Antigoni Tsagkaropoulou – Fluffy Library & Fluffyland 1/2

TextMe, Fluffy Library, Antigoni Tsagkaropoulou. Photo Panos Kokkinias
#TextMe, Fluffy Library, Antigoni Tsagkaropoulou. Photo Panos Kokkinias

Perspectives de l’émergence d’une jeune scène artistique queer à Athènes

 

« Je me demande si on m’a changée pendant la nuit ? Voyons, réfléchissons : est-ce que j’étais bien la même quand je me suis levée ce matin ? Je crois me rappeler que je me suis sentie un peu différente. Mais, si je ne suis pas la même, la question qui se pose est la suivante : Qui diable puis-je bien être ? Ah, c’est là le grand problème ! » Et elle se mit à penser à toutes les petites filles de son âge qu’elle connaissait, pour voir si elle ne serait pas devenue l’une d’elles. « Je suis sûre de ne pas être Ada, se dit-elle, car elle a de longs cheveux bouclés, alors que les miens ne bouclent pas du tout. Je suis sûre également de ne pas être Mabel, car, moi, je sais toutes sortes de choses, tandis qu’elle ne sait quasiment rien ! De plus, elle est elle, et moi je suis moi, et… oh! Seigneur ! quel casse-tête ! Je vais vérifier si je sais encore tout ce que je savais jusqu’ici. » 
La mare des larmes, extrait du récit Alice au pays des merveilles (1862) de Lewis Carroll

 

Partageant son temps entre Athènes et  Berlin, Antigoni Tsagaropoulou, artiste émergente de la très jeune génération des greek queer artists, a récemment participé à la 6e Biennale de Thessalonique, au festival Sound Acts à Athènes, au Witch Rave Festival et à la 10e Biennale de Berlin où elle a présenté We don’t need a another hero, en collaboration avec Fabiana Faleiros. Elle est membre du Musée des Arts Queer d’Athènes (AMOQA), une institution collective qui soutient les pratiques artistiques et créatives alternatives. Le travail très diversifié d’Antigoni se compose d’installations à grande échelle qu’elle active avec des performances participatives et improvisées, de sculptures en peluche habillées de costumes de fourrure. Inspirée par les contes de l’enfance, la littérature de science-fiction, la théorie féministe et queer et enfin par le monde biologique, Antigoni porte avant tout un regard critique sur les mécanismes sociétaux et la construction des identités des sexes.  » Si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? » s’interrogeait Lewis Carroll à l’époque de l’écriture d’Alice aux pays des merveilles. Antigoni crée aussi des nouveaux mondes, ouverts à tous les êtres. Elle les décrit comme étant à la fois une « parodie de la société actuelle » (Fluffyland) et une utopie (Fluffy). L’originalité de ses projets consiste à la remise en cause des questionnements sur les identités du genre, et plutôt que de les concentrer comme beaucoup de jeunes diplômés des Beaux-Arts autour des revendications féministes, elle préfère les dépasser en abordant le sujet de la dichotomie entre masculin et féminin dans une perspective plus large.

Elle présente actuellement le projet Fluffy library,  débuté en avril 2018 et d’une durée d’un année, qui s’intègre dans le programme des manifestations pour la célébration Athens as UNESCO’s World Book Capital 2018. Le projet a été mené en collaboration avec Atopos CVC qui a pour l’occasion transformé son espace d’exposition en une bibliothèque immersive et une installation artistique sous le nom #TextMe. L’idée de transformer le lieu en un espace multi-sensoriel a été lancée par le directeur artistique du lieu, Vassilis Zidianakis, afin de laisser toute liberté à l’imagination. Au rez-de-chaussée, #TextMe_Lab accueille des conférences, des ateliers et des mini-expositions sur différents supports, organisés par Fil Ieropoulos.

Les visiteurs entrent progressivement dans un conte moderne et non conventionnel, centré sur le personnage de Fluffy. À travers la représentation de Fluffy et l’exploration de son personnage, Antigoni Tsagkaropoulou cherche à impliquer activement le public dans une expérience ouverte et éducative et qui trouve tout au long du parcours une gamme de costumes et d’accessoires pour mieux explorer le monde bizarre et surprenant de Fluffy et de ses amis.

 

Maria Xypolopoulou : Entre la fin des années 80 et le début des années 90, on remarque pour la première fois l’apparition du terme queer en Grande-Bretagne et aux États-Unis et son utilisation répandue par les membres des communautés activistes et universitaires pour caractériser ceux qui allaient à l’encontre des normes sociales structurant des modèles hétéronormatifs. Cette vision théorique est finalement arrivée en Grèce récemment, il y a à peine une dizaine d’années, grâce aux actions activistes et lors de projections de films dédiés au sujet. Vous êtes l’une des premiers artistes en Grèce dont le travail fait partie de la scène artistique queer. Selon vous, qu’est-ce que signifie queer pour la Grèce ?

Antigoni Tsagkaropoulou : Un jour, je marchais dans la rue et j’entends par hasard une jeune fille demandant à sa mère de lui acheter un livre sur les pirates, pareil à celui offert à son petit cousin. La mère a répondu que cela était impossible en expliquant à sa fille que ce genre de livres n’est pas convenable pour les filles. Un exemple très représentatif de ce qu’on peut rencontrer dans les familles et les lieux de sociabilité en Grèce. Répondre ce que peut signifier queer en Grèce, c’est rappeler une histoire traumatique. Quand on observe tous ces incidents homophobes et sexistes (passés sous silence dans la plupart de cas), ou en constatant que tu n’as pas le droit de lire des histoires de pirates parce que tu es née fille et non pas garçon, il est plus que jamais nécessaire de faire exister et expliquer le terme Queer.

Il s’agit d’une société profondément homophobe, transphobe, sexiste et même conformiste, cultivant des sentiments hostiles à tout ce qui peut sortir de la norme. Dans ce cas, le terme queer je crois qu’il est bien ouvert à embrasser non seulement les personnes de la communauté LGBT mais aussi tout ce qui peut être ou réagir différemment, voire l’altérité dans sa globalité. Si la Grèce est un pays qui est de manière générale homophobe, ceci peut être prouvé par le dernier exemple de l’assassinat du performeur et activiste Jack Kostopoulos/Jackie Oh en pleine journée, au centre-ville d’Athènes par les propriétaires de magasins. Grace à son statut d’artiviste, le crime a eu une grande visibilité des médias grecs et étrangers en Europe, posant clairement la question de notre tolérance à l’altérité aujourd’hui.

La scène artistique des queer arts en Grèce s’est développée à un rythme rapide grâce aux actions de performeurs, de cinéastes ou à l’émergence de lieux ayant un caractère institutionnel tels qu’Athens Museum of Queer Arts (AMOQA) et Atopos CVC. Des espaces de rencontre pour toutes les personnes qui souhaitent présenter un travail à l’esthétique queer. Ces espaces ont aussi une dimension “éducative” que leur programmation, composée de festivals, projections des films, expositions et soirées de lectures-conversations, a pour objectif de familiariser le public à ce que peut être la culture de queer art.

 

 

TextMe, Fluffy Library, Antigoni Tsagkaropoulou. Photo Panos Kokkinias
TextMe, Fluffy Library, Antigoni Tsagkaropoulou. Photo Panos Kokkinias

 

 

 

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