Antigoni Tsagkaropoulou – Fluffy Library & Fluffyland 2/2

#TextMe, Fluffy Library, Antigoni Tsagkaropoulou. Photo Panos Kokkinias
#TextMe, Fluffy Library, Antigoni Tsagkaropoulou. Photo Panos Kokkinias

 

Quand as-tu commencé à t’intéresser au queer art ?

         Mon intérêt pour le queer s’est développé pendant mes études à l’Ecole des Beaux-Arts d’Athènes. J’ai essayé de partager cet intérêt, mes idées, mes réflexions et mon travail sur la question du genre ou du féminisme radical avec mes professeurs ou mes camarades, mais tout de suite je me suis senti en complet décalage avec les préoccupations et les productions couramment présentées aux diplômes de l’Ecole. Aussi j’ai préféré fréquenter de plus en plus le milieu d’AMOQUA et des lieux plus spécifiques à mon objectif artistique. A posteriori, je constate combien mon parcours d’études jusqu’à la présentation du diplôme est caractérisé par une forme d’incompréhension avec ce que les professeurs attendait comme « œuvre d’art », loin du  regard alternatif sur l’art grec que je pouvais proposer. Des tensions et des difficultés qui m’ont aidé à mieux comprendre l’importance et même la nécessite de poursuivre ce travail afin de donner une plus grande visibilité à la question de la tolérance aux identités alternatives dans la société grecque. Voyager à l’étranger – surtout en Berlin –  a enrichi mon imagination et beaucoup influencé ma pratique artistique cette orientation vers l’art queer tout comme  mes lectures des travaux de Donna Haraway (Cyborg, Cthulucene manifesto), Jack Halberstam (Gaga Feminism, Queer Art of Failure), Virginie Despentes (King Kong Theory), les vidéos de Pipilotti Rist et les recueils poétiques de Kathy Acker.

 

Comment s’est construit le projet de Fluffyland présenté à l’Ecole des Beaux-Arts d’Athènes en 2016 ?  

      Fluffyland est une installation participative peuplée des créatures de l’oddkin. Monstres, animaux et humains créent des alliances inter-espèces et inspirent des contes de fées alternatifs ouverts aux imaginations subjectives. Fluffyland constitue un environnement monstrueux et utopique, où imaginaire et réel se confondent avec des liens tentaculaires. L’axe central de ce travail est d’explorer les limites du corps le considérant à la fois amorphe et à la fois polymorphe. Trous, extensions et prothèses ajoutées aux costumes faits à la main, créent des illusions et déconstruisent l’image normative du corps et échapper à la liste infinie des dichotomies (homme-femme, homme-animal, naturel-artificiel, enfant- adulte).

      La sexualité reliée au corps humain prend dans Fluffyland une dimension ludique. Par le jeu, les visiteurs créent leurs propres histoires et s’ouvrent à des identités paradoxales allant à l’encontre des partitions binaires et des configurations stéréotypées du corps. Cette œuvre est née de la volonté de mettre en valeur l’importance et de reconnaître l’étrangeté des corps, des sexualités et des genres. La salle d’exposition de l’Ecole a ainsi pris la forme d’une salle des jeux hybrides qui qui sont interprétables comme une parodie de la construction sociale normative.

      Parallèlement, j’ai travaillé sur la manière dont les contes conformistes définissent la figure du monstre pour l’enfant. Ils leur rabâchent des histoires de mauvais monstres, nourrissant ainsi leur imagination d’une idée négative de la « monstruosité » qui se traduira dans leur vie d’adulte par la peur et le rejet de que la société caractérisera avec le label de « monstre » et même de simplement « différent ». Les costumes de Fluffyland permettent de franchir le fossé séparant le monde imaginaire et le monde humain et de proposer des formes alternatives de l’être.

       Le monde dans lequel j’ai été élevée est toujours ma source d’inspiration et crée en moi une forte envie de proposer un regard diffèrent à travers ma pratique artistique. Tout au long de notre enfance et adolescence, nous apprenons que le rose est la couleur des filles tandis que le bleu est celui des garçons. La famille, l’école et plus largement la société, nous apprennent dès de plus jeune âge à distinguer ce qui est féminin de ce qui est masculin ; le choix des jouets et des vêtements est le premier élément distinctif d’identité des sexes dans le monde enfantin. Il suffit d’observer, même aujourd’hui, dans les grands magasins de jouets situés au centre d’Athènes, comment les propriétaires rangent les jeux en séparant par étage ou chambre, les poupées des robots et des dinosaures. Le monde semble aux yeux des enfants séparé en deux. Le rôle des contes n’est pas moins important dans cette manière de véhiculer des images et idées stéréotypées. En grandissant, j’ai voulu exprimer ma vision des choses en proposant des histoires visuelles alternatives qui remettent en tout ce qui peut stigmatiser l’altérité, et j’ai proposé des histoires dont les héros et les protagonistes dépassent les limites du genre : sirènes masculines, hippocampes enceints, figures féminines chevauchant des dragons, une fée à barbe, des créatures utopiques qui coexistent ensemble en toute sérénité. L’altérité a été pour longtemps – et reste pour beaucoup des pays encore – mis à l’écart des récits de la littérature de jeunesse.

Le grand projet  Fluffy Library présenté à Atopos CVC d’avril 2018 jusqu’au prochain avril 2019 est une manière d’introduire une autre forme d’écrits, plus ouverts à la question de l’autre, quel qu’il soit ?  

     Toutes ces réflexions ont donné naissance au projet de Fluffy Library où est proposée en collaboration avec Atopos CVC, une bibliothèque alternative dans laquelle le lecteur peut profiter des ouvrages scientifiques, récits littéraires, contes ou récits de jeunesse, revues d’art  et BD proposant une lecture genrée, voire concentrée sur les questions du genre. La bibliothèque comprend un grand nombre de livres écrits dans des langues différentes (surtout en grec ou en anglais) et est ouverte aux visiteurs de tous âges. La lecture est considérée comme un processus important dans la culture et la lutte contre les stigmates et les stéréotypes. Bien qu’elle envahie notre vie dès le plus jeune âge, dans la famille et à l’école, elle reste néanmoins guidée. 

En excluant les livres parlant de la sexualité, des différentes identités sexuelles, de l’homoparentalité et de tout autre modèle social et familial, la culture se prive d’oeuvres importantes dans l’apprentissage de l’altérité. Fluffy library est un projet qui propose le développement d’une lecture alternative et d’une expérience corporelle. J’aime beaucoup faire découvrir aux visiteurs – et surtout aux plus jeunes – des histoires de dragons qui veulent devenir princesses, de filles qui veulent devenir braves cavaliers pour sauver des garçons, de jolies fées avec des longues tresses aux aisselles, un crocodile peureux, un super-héros féministe, des femmes pirates.  En même temps, j’aime mettre en lumière les héroïnes de contes dont personne ne parle car elles étaient considérées comme lâches, impuissantes, moches ou méchantes. Ces histoires et ces personnages existent et prennent une nouvelle vie dans Flaffy Library et auxquels les visiteurs peuvent s’identifier en revêtant leur costume.

 

Des personnages qui dans Fluffy peuvent êtres des peluches d’animaux  (le lièvre, la licorne, les sirènes) qui habillent le corps humain.

        Dans ma recherche et pratique artistique, j’ai été toujours attirée par les êtres non ordinaires et imaginaires. Fluffy propose un lieu où tous ces êtres peuvent sans aucun problème coexister avec leur altérité. Mes personnages sont des figures inspirées par les contes classiques, les BD, les films animés et la culture pop. L’exploration des limites du corps reste l’axe central dans leur création. Je trouve intéressant de mêler les caractéristiques ou les membres corporels afin de créer des êtres hybrides et proposer des corps que l’on ne peut plus les identifier avec notre réalité. Le choix de la peluche s’explique par ma volonté, d’aborder le sujet du genre dès le début de la construction des premières idées sexuées et stéréotypes. L’utilisation du matériau de la peluche alimente deux mondes distincts, celui des nounours qui peuplent notre enfance et dans des drags shows.

 

Comment le jeune public s’est approprié la Fluffy Library ? 

      Les enfants adorent Fluffy. A Atopos, ils  entrent dans l’installation, courent dans les chambres et n’hésitent pas à revêtir les étranges uniformes et les perruques colorées. Ils imaginent ce que pourrait signifier Fluffy et construisent son histoire selon leurs propres termes et à travers un regard « naïf ». Le contact avec ce groupe d’âge se révèle très important dans le renouvellement de mon propre regard sur mon travail et m’aide à réfléchir sur le rôle éducatif que peut avoir le queer art, surtout dans les milieux qui n’ont aucune connaissance des questions du genre côté LGBT. Un exemple frappant est celui de la petite Léonie qui m’a dit que Fluffy ressemble Charybde parce qu’il a beaucoup de bouches lui permettant de “dévorer” les livres et les corps humains. Pendant les derniers mois, nous avons eu le plaisir d’accueillir un grand nombre des élèves des écoles accompagnés par leurs professeurs qui ont rendu visite grâce à l’initiative de leur établissement scolaire. Nous avons, en plus, organisé un atelier très intéressant avec des enfants sourds, provenant de cinq pays européens, qui ont créé à travers des exercices performatifs leur propre histoire autour de Fluffy. Les parents reviennent très souvent avec leurs enfants après la première visite, ce qui nous touche sincèrement et révèle de l’intérêt que Fluffy a pu créer. J’ai entendu des enfants raconter que Fluffy constitue pour eux leur meilleure expérience culturelle. Ils aiment et embrassent Fluffy comme ils le ferait d’une peluche de leur propre chambre. En observant les réactions des enfants envers Fluffy, on pourrait dire que ce projet qui propose, à travers des créatures hybrides et ambiguës, des pistes de réflexion sur le genre et la sexualité, réussit en même temps à attirer un public grec très hétérogène comprenant des visiteurs de tous les âges et les milieux.

      Il est néanmoins important de souligner que de mon côté en créant Fluffy, je n’avais pas l’intention à imposer une lecture précise; ses cavités duveteuses peuvent être des vautours, des bouches ou même des trous noirs qui précipitent le visiteur pour le mener vers d’autres mondes, en fonction de son histoire personnelle, de son état d’esprit et de sa culture. Fluffy est une installation qui reste ouverte aux multiples lectures et elle manifeste une grande variété d’aspects en fonction de la réception dont elle est l’objet. Une réception qui dépend des personnes et des époques. 

 

 

Pour avoir plus d’informations sur le travail d’Antigoni Tsagkaropoulou : http://antigonitsagkaropoulou.tumblr.com/ , https://www.instagram.com/antigonibunny/

Pour avoir plus d’informations sur Atopos CVC et le projet Fluffy Library : http://atopos.gr/https://www.instagram.com/atoposcvc/

Atopos CVC  est une association culturelle sans profit commercial qui s’intéresse à l’exploration et à la recherche des sujets relatifs à l’expression du corps humain. Elle recherche et initie des projets innovants de culture visuelle contemporaine. Le mot «atopos», du grec ancien «άτοπος», fait référence à ce qui est étrange, inhabituel, excentrique et inclassable. Il a été fondé en 2003 par Stamos Fafalios et Vassilis Zidianakis. Esuite, Angelos Tsourapas a aussi intégré l’équipe de la direction. Avec des origines variées dans les domaines de l’art, de l’architecture, de l’anthropologie et des mathématiques, les trois directeurs ont mis en commun leurs intérêts pour créer une plate-forme interdisciplinaire des arts.

 

Entretien avec Antigoni Tsagkaropoulou réalisé par Maria Xypolopoulou © 2018 Point contemporain

 

Kangela Tromokratisch. Photo credits Natasa Diavasti
Kangela Tromokratisch. Photo credits Natasa Diavasti

 

Fluffy Library, Antigoni Tsagkaropoulou. Photo Stella Mouzi
Fluffy Library, Antigoni Tsagkaropoulou. Photo Stella Mouzi

 

Étiqueté , , , , , , , , , , , ,