Antoine Camenen, Et toi, comme tout ce qui est soustrait au jour : devenu chrysalide.

Antoine Camenen, Et toi, comme tout ce qui est soustrait au jour : devenu chrysalide.

J’aimerais entamer avec les mots suivants l’épaisseur d’une exposition. L’entaille sera étroite au vu du tissu complexe qu’elle a cousu, entrecroisant le travail de Benjamin L. Aman et de Joan Ayrton. J’incise donc avec la certitude que le tissu, vivant, se refermera – une fois encore – sur la tentative critique. Une peau à percer chaque fois pour l’appréhension, car « la revitalisation n’est pas définitive »(1). Pourtant l’attention du spectateur y laisse ses marques, son passage laisse bien des traces. Là-bas, on recouvre. On recouvre au double sens du terme : par superposition, et par retrouvaille, guérison. La cicatrisation dans cette exposition est avant tout une entreprise contre l’oubli ; la grande témoin, qui réalise sa métamorphose dans la nuit de la matière, tissant inlassablement du fil de pensée sur les plaies du temps. Allons-y :

[…] aide à la vision, en strié,
sur des sondes lunaires
à rétrodiffusion. En grand : en petit.(2)

Emprunté au poète de langue allemande Paul Celan, sous le signe duquel se place l’exposition, le vers devenu titre m’essouffle. Je le relis… répète mon mouvement d’yeux. Déjà mon insistance a initié un martèlement. Je martèle, donc, le titre de haut en bas. L’action du marteau piqueur, le travail à soutenir est déjà là, dans le matériau qui m’oppose son épaisseur. Gaston Bachelard avait souligné l’invite au labeur qu’adresse à l’imagination la matière résistante. Un peu paradoxalement, malgré son inertie, elle est celle qui provoque le mouvement. Résistance : c’est déjà dire beaucoup.

Face aux œuvres, quelque chose me résiste, effectivement. Elles ne se livrent pas à moi dans l’instant. La rencontre est différée. Je chemine à travers les salles, reviens plusieurs fois… en retard sans doute, jamais trop tard, heureusement. Ma relation avec les œuvres, ainsi qu’entre elles, se tisse dans ces allers retours, dans ces reprises. Dès l’entrée, Benjamin L. Aman met cinq casques nomades à disposition, pour cinq pièces sonores : Redshift (décalage vers le rouge). N’est-ce pas autant d’invitations à expérimenter le parcours, à dériver imperceptiblement lorsque je reviens sur mes pas ? Avec dans le creux de l’oreille des tonalités différentes, d’autres impressions recueillies ?

Il faut souligner la dimension politique (avant tout politique) qui construit ici le rapport aux formes. L’action très signifiante de la commissaire et des artistes consiste à dénommer les choses, préférer les tonalités aux couleurs, détruire en même temps qu’une certaine clarté l’autorité de la langue ; pour que commence enfin le travail. Et justement il faut voir ce que Celan a fait des mots. Face à la menace amnésique qui plane sur l’Histoire, le poète juif manie l’hermétisme : « Les mots s’insurgent dans leur écrin » remarquait un de ses commentateurs(3). Quelque chose est enseveli sous la neige… mais pas oublié, bien au contraire : régénérée. Recouvrée. Blanc couvre un des murs de la salle principale. La grande bâche que Benjamin L. Aman a appliquée contre le mur n’étouffe ce dernier que si on reconnait qu’elle lui accorde une respiration. Des bulles d’air gonflent littéralement sa surface, soulèvent la bâche par endroits, rident la peau de plastique.

Le défi à la matière, on le retrouve dans la reproduction photographique du forage du tunnel ferroviaire suisse du Saint-Gothard, que s’est réappropriée Joan Ayrton. Cette photographie a inspiré la réalisation d’une édition avec Maryline Robalo, titrée sobrement Poster. Les exemplaires sont entassés en un bloc sur le sol, donnant l’impression d’une parcelle de terre délocalisée (comme on prélève une carotte), puis effeuillée au cours de l’exposition, puisque les visiteurs peuvent emporter un exemplaire. Mais déjà la couleur apparaît, suspendue en marge de l’image. Elle fait, pour ainsi dire, évènement en ce non-lieu – sur la marge, suspendue à la tranche, même – elle passe insensiblement entre les strates de feuilles, filtre à travers la matière.

Je corrige : la nuance. Plus discrète, moins soumise à la nomination. La nuance ne se saisit pas si facilement. Le spectateur en fait l’expérience face aux Colour is an image (II, III, et IV) de Joan Ayrton, verres colorés et parfois additionnés, aux teintes variant selon la lumière et l’heure. Chez Benjamin L. Aman ce sont des encres noires qui traversent ses sculptures de plâtre. Missing Mass, La Ligne d’ombre, l’objet m’échappe à plusieurs endroits ; il manque, je le manque, relance la bobine des concepts. Leur gangue de matière permet de taire leur nom. À quoi assiste-t-on ?, sinon à la « destruction de la langue par la voie du sensible », afin que les tonalités nous livrent leur qualité intacte. Les Tables de nuit, du même artiste, qu’il réalise depuis 2014, désintègrent leur objet référent. Elles en évoquent vaguement les formes, n’en gardent peut-être que le nom. Elles ressemblent plutôt à des compositions, au sens strict. Planches de carton épurées et assemblées avec des objets aux géométries simples ; l’ensemble semble en effet obéir à « un travail de recomposition au sein même de la décomposition », caractéristique de la démarche psychanalytique(4). Ce qui est remarquable, c’est le blanc que dégage la Table de nuit, 28/04/2017, grâce à un néon, son halo, qui est d’avantage couleur que lumière. Avalant toutes les couleurs du spectre, le blanc est le « ton enfoui » que sollicitait André du Bouchet, pour que le rejoignent sous la surface de la page « peinture, image, parole, cela [qui] est à rentrer »(5).

Un autre document glané est représenté dans l’espace, qui a retenu l’attention de Benjamin L. Aman. C’est un dessin de « La Musique des sphères », qui est reproduit en un petit format et intégré dans un coffre en bois, dans lequel coule un blanc incandescent, encore. « Une œuvre pour l’esprit » me dit l’artiste, commentant le format de l’œuvre. Je hoche la tête. Par bien des aspects, par les thématiques mémorielles autant que par les mouvements qu’enclenchent les œuvres, il me semble que nous sommes dans une dialectique de la reprise. Entendons-la – la reprise – au sens du raccroc, en se fiant au paradigme de l’araignée présenté par Catherine Malabou dans Changer de différence : « Lire, comprendre, interpréter sont des actes coupants, décisifs, qui provoquent partout des blessures dans la toile et la chair, qui entament et entaillent. Le texte se reconstitue toujours, en gardant les empreintes ou les traits de toutes les lectures et de tous les actes de l’esprit »(6). On sait la sensibilité de la commissaire au texte et à l’écriture (dans la page, dans l’espace). Je ne m’étonne pas alors de voir le tissu textuel étiré à l’espace d’exposition et les mêmes problématiques travailler mots et œuvres. Le titre prévenait déjà de cette bascule(7). Mais étrange sensation, quand revenant de la vision des sculptures en plâtre de Benjamin L. Aman, je suis arrêté par le schéma en coupe de La Musique des sphères, par ses anneaux concentriques. Revenant en arrière, c’est-à-dire reprenant La Ligne d’ombre,  je réalise soudain l’épaisseur de ses sphères concrètes – mieux, je les sonde. Toute la beauté des gestes que cette exposition nous provoque est là : On reprend, on se taille un chemin dans l’épaisseur de la matière, dans son obscurité, on répare « à l’endroit de l’accroc le tissu du temps »(8), on opère la lente métamorphose, sans triompher ; l’oubli, non, mais la fugue du vivant.

Mais la couleur a signalé.(9)

N.B. Le titre de l’article est à son tour emprunté à un vers de Celan, dans le poème Je sais.

(1) Jean Bollack, L’écrit : une poétique dans l’oeuvre de Celan, éd. PUF, coll. « Perspectives germaniques », Paris, 2003, p. 175
(2) Titre de l’exposition de Benjamin L. Aman et Joan Ayrton, commissariée par Marie Cantos, sur une invitation de Guillaume Constantin aux Instants Chavirés. Le titre est emprunté à un vers de Paul Celan, dans Partie de neige, éd. Seuil, coll. « La librairire du XXIe siècle », Paris, 2007, p. 89
(3) Jean Bollack, op. cit., p. 28
(4) La recherche de Marie Cantos emprunte au champ de la psychanalyse, avec notamment au cœur de sa pratique, les écrits du psychanalyste français Pierre Fédida (1934-2002).
(5) André du Bouchet, L’incohérence, éd. Hachette littérature, coll. « P.O.L . », Paris, 1979, s. p.
(6) Catherine Malabou, Changer de différence : le féminin et la question philosophique, éd. Galilée, coll. « La philosophie en effet », Paris, 2009, p. 92  – 93.
(7) Le terme « bascule » est signifiant pour la commissaire, qui l’emploie souvent.
(8) Réparer à l’endroit de l’accroc le tissu du temps était le titre d’une exposition à la Tôlerie, à Clermont-Ferrand, commissariée par Marie Cantos, en 2015.
(9) André du Bouchet, La Couleur, éd. Le Collet de Buffle, Paris, 1975, s. p. : « Et aussi compact que les yeux fermés pour ne pas lâcher prise, lorsque l’oubli – sans blancheur qui le signale – à nouveau se fait, glissant avec moi d’un tenant. Mais la couleur a signalé. »

 

Benjamin L. Aman et Joan Ayrton - Instants chavirés
Au sol : Benjamin L. Aman, La ligne d’ombre (détail), 2017, plâtre, pigments, installation.
Au mur : Joan Ayrton, Venetian Stratigraphy I, 2017, tirage numérique sur papier Acqua.
© photo : Aurélien Mole

 

Benjamin L. Aman et Joan Ayrton - Instants chavirés
Au sol : Benjamin L. Aman, La ligne d’ombre (détail), 2017, plâtre, pigments, installation.
Au mur : Benjamin L. Aman, Blanc, 2012, bâche plastique appliquée.
© photo : Aurélien Mole

 

Benjamin L. Aman et Joan Ayrton - Instants chavirés
Joan Ayrton, Color is an image IV, 2015, verres colorés, encadrement.
© photo : Aurélien Mole

 

Benjamin L. Aman et Joan Ayrton - Instants chavirés
Au sol : Joan Ayrton, Poster, 2017, impressions sur offset sur papier Arcoprint.
Au mur de gauche à droite : Joan Ayrton, Color is an image III, 2015, verres colorés, encadrement.
Joan Ayrton, Venetian Stratigraphy II, 2017, tirage numérique sur papier Acqua.
© photo : Aurélien Mole

 

Benjamin L. Aman et Joan Ayrton - Instants chavirés
Benjamin L. Aman, La ligne d’ombre (détail), 2017, plâtre, pigments, installation.
© photo : Aurélien Mole

 

Benjamin L. Aman et Joan Ayrton - Instants chavirés
Joan Ayrton, Infra-red, 2014, vidéo HD, 14 min.
© photo : Aurélien Mole

 

Benjamin L. Aman et Joan Ayrton - Instants chavirés
Benjamin L. Aman, La Musique des sphères, 2017, bois, carton, éclairage, image imprimée.
© photo : Aurélien Mole

 

 

Visuel de présentation : Vue de l’exposition « […] aide à la vision, en strié,/ sur des sondes lunaires/ à rétrodiffusion. En grand : en petit. » Duo show de Joan Ayrton et Benjamin L. Aman, une proposition de Marie Cantos sur une invitation de Guillaume Constantin aux Instants Chavirés, Montreuil, 28 avril – 11 juin 2017). © photo : Aurélien Mole.



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