Artiste infantilisé, Isabelle de Maison Rouge

Artiste infantilisé, Isabelle de Maison Rouge
Artiste infantilisé dans l’écosystème dans lequel il est pourtant le moteur… [1]

Dans le système de l’art contemporain, en France, tout concourt à laisser l’artiste en dehors de toute réflexion économique. On le berce dans l’idée que l’art est fait pour élever l’esprit, et que la logique marchande doit rester en dehors de l’art. Or, cela ne correspond pas à ce qui se passe sur le terrain, tant il est évident que, au contraire, l’artiste doit faire face à des contraintes importantes dans ce domaine. Pourtant certaines galeries confortent l’artiste dans cette notion qu’il n’est qu’un « enfant économique » qui attend que d’autres personnes trouvent des solutions pour lui. Quelques-unes se comportent avec lui exactement comme des parents avec de tout petits enfants : ils interdisent sans expliquer pourquoi. Et dans ce cas, parler d’argent est tabou. Les règles sont pourtant simples : le galeriste prend une commission de 50 % sur le prix de vente. Le système marchand fonctionne de telle façon que certains galeristes pensent qu’ils sont les seuls à devoir gérer les relations avec les collectionneurs. Ils traitent ceux-ci comme leurs clients et refusent qu’ils entrent en relation directe avec les artistes. Ils défendent ardemment leur pré carré, parce qu’ils n’ont pas confiance en l’honnêteté de leurs artistes, ni en celle des collectionneurs, ni d’ailleurs en eux-mêmes, tant leurs méthodes peuvent sembler archaïques, persuadés qu’ils sont, de l’alliance des deux protagonistes – artiste et collectionneur – à travailler ensemble contre eux et spolier leur commission dans leurs dos. Ainsi, ce type de marchands organisent des événements mondains, des réceptions sans inviter l’artiste, mais présentent les œuvres qu’ils ont en stock à ces occasions à leurs clients effectifs ou à venir (prospects). Ou alors, dans une autre stratégie, ils invitent leur artiste à venir, et dans ce cas celui-ci doit jouer le rôle d’amuseur public. Dans ces deux cas, il existe un sentiment de domination de la part du marchand et de dépendance de l’artiste. Il est soit infantilisé, soit instrumentalisé. Les artistes ressemblent à ces « enfants stars » produits par le cinéma, entourés d’une cohorte d’adultes qui gèrent leurs économies pour eux et les maintiennent dans la place que l’on a créée pour eux, une sorte de boîte éthérée qui préserverait leur « pureté ». Certains artistes se retrouvent même à employer le mot de « patron », sur un ton mi-ironique, mi-sérieux pour parler de leur galeriste. Cette relation dominant/dominé est parfois passée dans les mœurs au point que certains galeristes comme certains artistes ont tendance à abuser de cette situation bancale.

Les artistes hexagonaux sont malheureusement habitués à être maltraités. Les plasticiens sont loin d’être aussi bien lotis que les intermittents. Pour Pôle emploi, ils n’existent pas : travailleurs indépendants, ils ont pour seule recette la vente de leurs œuvres. Or le pourcentage que reçoit l’artiste de la vente d’une œuvre reste très marginal sur le plan économique. Les plasticiens ne peuvent prétendre aux allocations en cas d’accident du travail. Le droit à la formation demeuré longtemps très balbutiant commence doucement à de développer. Si, en revanche, pour les charges sociales le taux de 15 % est avantageux, il ne saurait faire oublier la terrible fragilité économique du secteur. Dans les budgets alloués aux expositions, il n’existe quasiment jamais un poste prenant en charge la rémunération de l’artiste, sans qui, pourtant, l’exposition n’existerait pas. Ou, s’il existe, il est souvent très faible, très en deçà de ce qui est consacré à la production. Le droit de monstration, qui indique que l’artiste devrait être rémunéré lors d’une exposition dans un lieu, n’existe d’ailleurs généralement que dans les textes. Pourtant, le code de la propriété intellectuelle est très clair quant à la rémunération du droit de présentation publique. Même si parfois, il est versé aux artistes une somme – plus que symbolique – de quelques centaines d’euros par exemple, on peut dire que très peu d’institutions pensent à rémunérer les plasticiens lors d’une exposition. C’est ce qui « se verra » à la fin du processus créatif qui apparaît nettement plus valorisé que la sécurisation économique de l’artiste. C’est oublier pourtant que lorsqu’un plasticien expose dans un centre d’art ou un musée, son commissaire est payé (quoique pas toujours non plus, car dans cette profession-là aussi la précarité règne), le graphiste de l’invitation et du catalogue, l’employé pour le gardiennage, la personne préposée au ménage de même que celle qui assure la billetterie, le personnel qui gère le lieu d’exposition, tous reçoivent un salaire à la fin du mois, comme il en va de même pour le transporteur, l’encadreur… Cependant il semble normal que l’artiste soit le seul qui ne perçoive aucune rétribution, sous le mauvais motif qu’il lui est offert une vitrine où promouvoir son travail et que la somme qui lui a été allouée à la production d’œuvres (s’il en existe une) lui reviendra dès qu’il pourra mettre sur le marché les œuvres ainsi réalisées, ce n’est pas toujours vrai, car souvent il doit la rembourser au producteur en cas de vente et ceci est stipulé sur beaucoup de contrats. C’est gommer tout le temps de travail passé à créer les œuvres en question et pas seulement les produire, mais aussi les concevoir, d’autant qu’en réalité la plupart de ces pièces ou productions dans le cas d’œuvres immatérielles sont invendables par la suite.

Ainsi, tant qu’une somme n’est pas allouée à l’artiste à l’occasion d’une exposition dans un centre d’art, on peut penser à juste titre que ce droit de monstration n’est pas respecté. « Car, comme l’indique P. Nicolas Ledoux, la finalité de notre travail est de produire de la pensée, et cela aussi mérite salaire ». En France, particulièrement, règne une culture de la gratuité et une omerta sur la rémunération de l’artiste, car bon nombre d’artistes préfèrent accepter ces conditions de peur de ne pas exposer dans ces lieux renommés et importants pour leur carrière, sachant pertinemment que de toute façon, s’ils refusent de participer, d’autres accepteront à leur place… Pierre Beloüin ne peut que le constater : « Il s’agit là malheureusement d’une expérience trop habituelle pour un artiste – souvent appelé à renoncer à être payé – c’est une mécanique implacable qui s’est déployée sous nos yeux et qui n’a jamais laissé aucune place à la négociation. » Mais depuis 2014, sous l’initiative de quelques artistes français (P. Nicolas Ledoux, Pierre Beloüin, Carole Douillard, Thierry Fournier, Gregory Jérôme, Damien Beguet) des artistes, commissaires d’exposition, critiques d’art, graphistes, photographes, régisseur·euses, médiateur·trices, agent·e·s d’art et assistant·e·s exerçant leur activité sous un statut d’indépendant se sont regroupés sur Facebook sous la bannière « économie solidaire de l’art »
[2] pour, entre autres, faire valoir une rémunération pour toute prestation sollicitée à l’occasion d’exposition ou d’appel à projets. Ils ont élaboré ensemble une charte pour défendre ces principes éthiques et économiques de rémunération des artistes. Leur principe est simple, ils remettent aux lieux qui ont signés la charte et entendent la respecter, une petite pastille de couleur qui identifie le lieu qui s’y engage. La carte des lieux de France qui respectent cette charte se colore progressivement du logo (téléchargeable sur le site) et opère selon l’idée de la tache d’huile, puisqu’elle permet une mise en avant des structures qui la respectent et incite les autres à en faire autant. Ainsi, cette charte vise une mise en œuvre spontanée et volontaire de la rémunération des auteurs/artistes par les lieux, eux-mêmes, qui permettrait de renverser la tendance actuelle par un effet vertueux. Les lieux signataires s’engagent à une rémunération de création et/ou diffusion, une prise en charge de la production, une rémunération de participation. Le montant de la rémunération est déterminé en proportion du budget et de l’ambition de chaque structure hôte. « Économie solidaire de l’art est un projet qui nous permet de reprendre le pouvoir sur un système qui nous victimise, nous met en bas de son fonctionnement, qui nous utilise, mais ne nous rémunère pas. Il s’agit alors de reprendre la parole, mais aussi de reprendre vie au sens expressif du terme. La charte est un outil avec une série de points pour une prise en compte très concrète de l’artiste dans la société » précise la plasticienne et performer Carole Douillard. 
Par ailleurs, pour continuer leurs recherches les artistes sont souvent obligés de faire des emprunts pour financer leurs voyages, la production d’œuvres coûteuses ou la publication d’un ouvrage. Certains sont même allés jusqu’à s’endetter pour exposer, au point de se retrouver mis en faillite. La situation est préoccupante, puisque l’on assiste aujourd’hui à une paupérisation des artistes et du milieu de l’art dans notre pays. Ainsi pour faire face aux risques inhérents à leur profession, les artistes ont recours à la pluriactivité selon des taux en moyenne supérieure de 40 % à ceux des autres professions. De même, il est important de comprendre que l’activité artistique représente un domaine professionnel aussi profitable qu’un autre dont il convient de ne pas négliger le fort développement pécuniaire. Les secteurs de la culture et de la création contribuent à la croissance économique, à l’emploi, à l’innovation et à la cohésion sociale. Ils représentent près de 4,5 % du produit intérieur brut (PIB) européen et quelque 3,8 % de la main-d’œuvre de l’Union européenne (8,5 millions de personnes). En outre, les secteurs européens de la culture et de la création ont su résister bien mieux que d’autres à une période de crise économique. Ils participent à l’innovation, à l’essor économique local et à la réhabilitation urbaine, en ayant une incidence positive sur d’autres secteurs tels que le tourisme ou la communication. La culture représente 44 milliards d’euros de valeur ajoutée pour l’économie française en 2014, soit quatre fois plus que l’industrie automobile par exemple. La culture concerne 615 000 emplois en 2014, soit un actif sur 50. État, mairies, départements et régions dépensent chaque année un peu plus de 20 milliards d’euros pour soutenir ce secteur. Il s’agit donc d’un secteur stratégique qui coûte moins au pays qu’il ne lui rapporte. Ainsi, musées et monuments historiques rapportent un peu plus de 4,2 milliards d’euros en attirant notamment les touristes du monde entier, puisqu’en 2014 plus d’un étranger sur deux déclarait visiter, lors de ses vacances en France, un des 47 555 lieux culturels que compte notre pays. L’on peut parler alors d’un PIB culturel dans lequel les arts visuels et la presse génèrent chacun 5,7 milliards de valeurs ajoutées. De plus, il convient de constater que ce secteur est pourvoyeur d’emplois. Il serait juste alors qu’un peu de cette valeur revienne directement à celui qui en est à l’origine.

 

[1]. Extrait de Isabelle de Maison Rouge, Le mythe de l’artiste, au-delà des idées reçues, Paris, Le Cavalier Bleu, 2017
[2]. Économie solidaire de l’art, www.facebook.com/groups/economiesolidairedelart/ 
 


Isabelle de Maison Rouge est docteure en art et sciences de l’art, historienne de l’art, critique d’art (AICA), curatrice indépendante. Elle enseigne l’histoire de l’art à New York University Paris, à HEC, à Audencia Business School  HEC. Elle est également chercheuse, membre de l’équipe CNRS de recherche Art & Flux de l’Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne et fondatrice de MATCHART http://www.matchart.net/ et de A&U http://www.artandyou.org/ 



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