L’avenir muséal de la fiction littéraire, Xavier Bourgine

Si la fiction semble de plus en plus quitter l’empire littéraire c’est pour mieux investir celui plus inattendu des expositions et des musées. Les écrivains se sont toujours intéressés à l’art : Diderot était un critique célèbre en son temps, Baudelaire défendait les avant-gardes du XIXème siècle et Apollinaire celles du XXème. La tierce forme proustienne, pour reprendre l’expression de Roland Barthes, était aussi à la fois un musée imaginaire, un concert intime et une bibliothèque idéale. Mais l’écrivain ne s’était pas jusqu’ici mêlé d’intervenir à même le musée, d’en venir aux prises avec l’accrochage, voire avec la conception d’une exposition. D’amateur, critique ou théoricien, l’écrivain devient aujourd’hui acteur de l’exposition.

Ce qui interroge n’est pas tant cet impérialisme littéraire, très bienvenu pour dépoussiérer les approches souvent compassées et parfois élitistes des historiens d’art, que sa concomitance avec une désertion de la fiction du domaine littéraire. La fiction jouit en effet d’un statut paradoxal : condition nécessaire mais non suffisante de la littérature, la fiction est indispensable à certains genres, théâtre ou roman en tête, qui sont devenus, depuis le XXème siècle, coextensifs à la littérature, alors que tombaient en désuétude les portraits, les récits de voyages, les caractères, les mémoires, les chroniques, l’épopée et bien d’autres catégories, qui n’exigeaient pas de leurs auteurs l’invention d’une intrigue.

Ce mouvement semble aujourd’hui s’inverser. Nombre de têtes d’affiche et de gondole ne nous parlent plus d’un autre, mais d’eux-mêmes, comme si la littérature occidentale, rompant avec les prescriptions de Barthes, avait enfin tombé le masque. La sincérité devient une valeur littéraire nouvelle, Edouard Louis, Chritine Angot, Annie Ernaux nous parlent d’eux-mêmes (d’elles-mêmes) et beaucoup de livres, qualifiés par leurs éditeurs avec une imprécision choisie de « récits », prennent la forme d’un témoignage one-shot, genre dans lequel les journalistes, comme Philippe Lançon, excellent.

Les conséquences sur la littérature de ce reflux fictionnel sont encore floues et, sans céder aux sirènes de l’universel reportage mallarméen, on peut déjà constater que cette littérature nouvelle s’intellectualise, devient un lieu de débat politique et sociétal où le style et la forme importeront bientôt moins que le fond, par nature en passe lui aussi de devenir inattaquable, sincérité oblige.

L’imaginaire ne peut cependant abandonner trop longtemps les consciences. Chassé par la porte des maisons d’édition, il revient donc par la fenêtre des musées. Car depuis quelques années à peine, on voit de plus en plus les écrivains s’exposer, ou mieux, exposer, non pas leur création, mais une création dont ils se font les commissaires et non plus seulement les critiques.

Michel Houellebecq est coutumier du fait. En 2016, il réalisait ainsi la carte blanche au Palais de Tokyo, avec un parcours sur et de Michel Houellebecq. Le but avoué du commissariat, qui continuait pourtant d’exister en la personne de Jean de Loisy, était de créer une exposition-scénario. Fini donc le parcours chronologique de la rétrospective, le parcours thématique de l’exposition collective, il faut, désormais que les livres n’en contiennent plus (ou moins), que l’exposition raconte une histoire.

Du reste, tout doit aujourd’hui raconter une histoire, il n’est pas jusqu’au start-uper qui doive pitcher le story-telling de son brand concept. Le désenchantement du monde ne valait donc que tant que la littérature, complément supérieur du langage ou chambre de compensation, assurait une existence fictionnelle suffisante et créait un lieu utopique, c’est-à-dire un non-lieu, une zone hors du droit commun et des nécessités contingentes de la vie. L’enrayement de cette fonction fictionnelle rend nécessaire, par l’usage de tout un vocabulaire qu’on espère performatif, le réenchantement du monde, y compris, donc, muséal.

Les exemples sont nombreux de l’usage de la fiction dans ce nouveau cadre. L’histoire de l’art, en premier lieu, s’y adonne parfois. Roberto Longhi dans À Propos de Masolino et Masaccio imaginait déjà, faute de sources historiques à l’appui, une conversation probable entre les deux fresquistes, en train de peindre conjointement dans la chapelle Brancacci à Florence La guérison de l’infirme. La fiction littéraire suppléait ainsi à l’érudition, prise en défaut, de l’historien d’art.

De façon plus positive, les besoins de la médiation exigent aussi un recours à la fiction. La Petite Galerie du Louvre en est l’exemple le plus abouti : des opérations comme Les Jeunes ont la parole font ainsi intervenir des étudiants en histoire de l’art, qui doivent inventer des histoires pour présenter à un public scolaire les œuvres exposées. La scénarisation de l’exposition est parfois pensée dès le départ. Elle peut alors prendre la forme d’un story-board, comme c’est le cas pour l’exposition L’Archéologie en bulles.

Le jeune public n’est bien sûr pas la seule cible de ces expositions scénarisées. Christine Angot était de septembre 2017 à janvier 2018 commissaire d’un accrochage au musée Delacroix pensé autour de la première saison littéraire de ce département méconnu du Louvre. Son choix d’œuvre, très personnel, pouvait susciter l’interrogation de l’historien d’art, et la collaboration elle-même n’allait pas de soi : pourquoi Christine Angot et pas quelqu’un d’autre ? La justification d’une enfance passée près de Nohant, où séjournèrent Georges Sand et Delacroix, paraissait bien mince. L’essentiel toutefois n’était pas là, mais dans la convergence des arts, dans l’idée de construire un parcours comme on construirait une intrigue littéraire, moins que comme une dissertation ou un commentaire d’histoire de l’art.

De ce point de vue, le travail de Macha Makeïeff comme scénographe de l’exposition Eblouissante Venise aux Galeries Nationales du Grand Palais, aux côtés de la commissaire Catherine Loisel, est exemplaire. Au lieu de l’ennuyeuse suite de vedute qu’on aurait pu attendre d’une telle exposition, le parti est résolument pris du croisement des arts. Venise dévoile tous ses charmes et atours : costumes, instruments de musiques, partitions autographes de Vivaldi ou de Jean-Jacques Rousseau, mobilier en verre et en marqueterie, mais aussi animaux taxidermisés reproduisent les fastes, le raffinement et la magnificence de la Sérénissime République. On est encore loin, certes, de l’expérience immersive qu’aurait pu proposer sur ce sujet un Atelier des Lumières, avec cependant la réalité des œuvres, la pédagogie et la qualité du propos en moins, mais le progrès est notoire.

Le cas le plus complet de scénarisation d’exposition est celui de Clément Cogitore, qui a récemment remporté le Prix Marcel Duchamp. Vidéaste et scénariste, scénographe et commissaire, Clément Cogitore a fait pour ses vidéos l’objet de plusieurs expositions, mais il a également conçu le parcours, scénarisé comme un cérémonial tragique des beaux temps de Racine, de l’exposition Enfance (on y retourne…) au Palais de Tokyo. De façon encore plus significative, Clément Cogitore signe également des films pour la 3ème scène de l’opéra national de Paris, re-scénarisations de grands thèmes ou de ballets classiques, destinées à une diffusion numérique.

3ème scène, troisième voie, tierce forme : dans un art contemporain de l’hybridation permanente, l’exposition devient un art total. D’un espace de savoir et d’érudition, elle devient un lieu d’expérimentation, de vécu scénarisé. Il ne manquerait plus pour compléter la fiction que de faire du spectateur lui-même un personnage. L’exposition, escape-game muséal, pourrait alors se vivre à livre ouvert et la littérature, abandonnée de la fiction, se réduirait à une science sociale. D’ici là tous les entre-deux, de l’esthétique péripatéticienne à la promenade architecturale, sont heureusement possibles.

Xavier Bourgine © 2018

 

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