Manolis Baboussis et Jannis Kounellis : la chronique d’une rencontre

Manolis Baboussis et Jannis Kounellis : la chronique d’une rencontre

Durant ces quarante dernières années, Manolis Baboussis travaille essentiellement l’image photographique et sur une période de vingt-deux ans jusqu’à nos jours, il a été le photographe qui a suivi le parcours artistique de Jannis Kounellis (1936-2017). Loin d’une simple représentation des œuvres de l’artiste, les photographies de Baboussis témoignent de la rencontre de deux artistes provenant de deux mondes différents, l’un architecte pionnier de la photographie contemporaine et l’autre, artiste visionnaire de son époque.

Baboussis a une maîtrise de l’espace tout comme Kounellis qui plaçait d’un geste unique ses œuvres dans l’espace d’exposition. Ils étaient unis par la précision, la géométrie, les axes invisibles, la matérialité des œuvres, le fusain noir, le chiaroscouro de la photographie noir et blanc, son silence, la condition humaine telle qu’elle est représentée dans leurs œuvres.

Étant le commissaire du projet Hommage à Kounellis, pendant la foire d’art contemporain Art Athina 2017, Baboussis a décidé de présenter une double projection photographique. Sur un écran étaient présentées en simultané les photos d’exposition de Kounellis ainsi que ses installations pour le théâtre et, sur un autre écran, le making off des œuvres avec des vues mettant en lumière Kounellis dans son quotidien d’artiste. Baboussis, en expliquant le projet de cette double projection souligne qu’il s’agit d’un « dialogue entre celui qui se trouve derrière l’appareil photo et l’objectif qui doit le capturer ». Le résultat d’un tel projet est bien l’interprétation que le photographe fait de l’œuvre d’art. Il s’agit d’un travail bien particulier qui nécessite une approche très attentive de la personnalité mais aussi des idées et de la démarche de l’artiste.

Jannis Kounellis, figure majeure de la scène internationale de l’art contemporain, considéré par les historiens de l’art comme le « père » du mouvement de l’Arte Povera, est décédé soudainement au cours de l’année précédente à l’âge de 81 ans, à Rome. Une disparition qui fait suite à celles dans le domaine des arts visuels de George Ioannou (1926-2017) et Dimitris Mytaras (1934-2017). Kounellis, né au Pirée en 1936, s’installe à Rome en 1956 et associe son nom aux artistes les plus ouverts à l’expérimentation. Utilisant des matériaux tels que l’acier, la pierre, le charbon, la laine ou le bois, en enrôlant même des animaux vivants (en 1969 lors de sa performance Les 12 Chevaux au cours de laquelle il a attaché des chevaux aux murs de la galerie L’Attico de Fabio Sargentini) il a profondément marqué à jamais les esprits. Tout au long de son parcours, il a cherché à remettre en question le monde des stars du marché de l’art pour proposer une culture des « matériaux pauvres ». Son travail, caractérisé par ce vocabulaire plastique particulier, très personnel mais en même temps radical et agressif, a également apporté une énorme influence sur l’art grec et européen et son nom figure aujourd’hui parmi les plus importants représentants des courants contemporains.

La mort de Jannis Kounellis (1936-2017) est une grande perte pour le monde des arts visuels. Vous avez été un ami et un collaborateur du grand artiste grec, ayant avec lui une relation qui remonte à plus de 22 ans. Vos photos, sans être seulement une inscription de ses œuvres, sont le témoignage de votre rencontre. Nous aimerions que vous nous parliez de ce volet particulier de votre travail, à l’occasion de l’hommage que vous lui avez rendu à la foire d’Art Athina 2017 en présentant son œuvre. 

Kounellis avait une capacité incroyable à défendre les valeurs stables de l’art, mais en même temps à être subversif avec une ingéniosité inépuisable. Pendant plus d’un demi-siècle, il était présent au devant de la scène artistique internationale. Soucieux, impatient mais aussi patient de rencontrer l’autre. Profondément conscient de l’histoire, à la fois contemporain, audacieux, clairvoyant, inconciliable, romantique, cruel mais aussi juste avec ses œuvres, ses idées. Il a été pour moi un ami, un maître au sens large.

Dans le cadre de la foire Art Athina 2017, avec comme point de départ mes photographies de Kounellis, j’aiprésenté deux projections parallèles sur deux écrans : sur l’une  ses œuvres et sur l’autre, je voulais montrer l’intensité, le silence, l’intériorité, le rituel, l’inquiétude et l’urgence de son travail, l’attente avant et après l’achèvement de ses oeuvres.

Le dialogue que Kounellis établissait à chaque nouvel espace d’exposition, et aussi entre les œuvres, constituait un processus rituel particulier. Ce dialogue était une partie essentielle de son travail. Comment l’exposition sera montée, avec quel concept, avec quelles œuvres  et  pourquoi, Kounellis le décidait seul. Le concept du commissaire dans les expositions de Kounellis se limitait à l’écriture d’un texte.

Une exposition rétrospective sera toujours réalisable mais maintenant appauvrie. La mort d’un artiste signifie également qu’il ne définit plus son travail.

Texte Maria Xypolopoulou © 2018 Point contemporain.
Remerciements à Manolis Baboussis pour l’accueil chaleureux à son atelier pour la réalisation de cet entretien, ainsi que son épouse et peintre Lydia Dambassina pour le travail sur les textes.

 

Visuel de présentation : Jannis Kounellis, Manolis Baboussis, Glasgow, 2012. Photo Michelle Coudray.

 

Manolis Baboussis, Jannis kounellis, 2013. Lambda print, 30 x 40 cm.
Manolis Baboussis, Jannis kounellis, 2013. Lambda print, 30 x 40 cm.
Manolis Baboussis et Jannis Kounellis : la chronique d’une rencontre
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