L’esthétique comme affirmation politique de soi : depuis une interprétation de l’ouvrage Décolonisons les arts !

par Laureen Picaut

C’est avec une rhétorique forte de symbolique que l’ouvrage Décolonisons les arts ! met en lumière les objectifs du collectif du même nom porté par trois membres fondatrices aux parcours éclectiques et emprunts de militantisme. Françoise Vergès, féministe décoloniale auteure de nombreux ouvrages traitant de la mémoire esclavagiste notamment et fervente militante pour les droits des personnes racisées, Gerty Dambury, militante afroféministe, écrivaine et metteuse en scène travaillant sur le théâtre africain et Leïla Cukierman anciennement directrice du Théâtre d’Ivry-Antoine Vitez mettent un point d’honneur à l’évocation d’autres récits à partir d’une perspective plus large de « réappropriation de la narration ». Si déconstruire une logique nord/sud prévalant depuis des siècles implique de faire entendre des discours longtemps effacés, il est un des credo du collectif Décolonisons les arts qui, à travers un ouvrage manifeste, entend déplacer le regard et évacuer les visions eurocentrées souvent figées à propos des personnes racisées1.

« Décoloniser, c’est apprendre à voir de nouveau, de manière transversale, intersectionnelle, à dé-naturaliser le monde où nous évoluons, fabriqué par les êtres humains et les régimes économiques et politiques. C’est apprendre à poser tous les morceaux comme un puzzle et à étudier les relations, les circulations, les croisements. Ainsi de nouvelles cartographies émergent qui questionnent le récit européen et font apparaître régionalisations et globalisations qui n’obéissent pas exclusivement à la logique Nord/Sud.2»

Par un axe d’étude intersectionnel visant à révéler les perceptions des minorités invisibilisées, le collectif Décolonisons les arts souhaite questionner l’imaginaire collectif qui pérennise des stéréotypes envers les personnes racisées. Ainsi, elles proposent à quinze personnalités impliquées dans le milieu culturel de répondre à trois propositions : décrivez votre pratique artistique dans sa dimension décoloniale, vous décrivez-vous comme racisé.e et pourquoi ?
Pour Frantz Fanon, le racisme fonctionne comme un jeu de légitimations et de déligitimations, qui constitue des formes d’exister, des façons d’être au monde, d’interagir avec autrui et avec l’environnement.
Pensez-vous que la décolonisation des arts dans votre champ permettrait de dénationaliser, de désocci-dentaliser la version française de l’universel ? 

Toutes les personnalités répondent tout en étant imprégnées de leur domaine d’action artistique. C’est alors qu’une pluralité de voix singulières s’élèvent pour exprimer ce que signifie la décolonisation des arts au sein de leur pratique. Kader Attia artiste plasticien questionne le processus de réparation pour les minorités oubliées. Amandine Gay cinéaste, universitaire et afroféministe revendique la « réappropriation des moyens de production au service d’une esthétique autonome3» et Pascale Obolo – commissaire d’exposition, artiste cinéaste et membre du collectif AFRIKAADA  –  explique qu’il est nécessaire que ce soit les minorités racisé.e.s qui parlent elles-mêmes des phénomènes qui les concernent.

En somme, il apparaît dans les réponses des artistes qu’il y a une réelle nécessité d’étudier les milieux culturels occidentaux par un prisme englobant la pluralité des identités. Le collectif souhaite donc inverser la tendance globale créant la majorité des visions fantasmées ou péjoratives envers les minorités. 

L’exposition dans une perspective décoloniale : comment éviter la fétichisation et l’exotisation de la démarche artistique ? 

Sommes-nous directement touchés par les discours que nous portons, par ceux que nous évoquons et dont il est question ? Sommes-nous nécessairement dans l’obligation d’entretenir une expérience intime et commune face aux esthétiques pour éviter toute catégorisation, toute pacification des récits ?

« Depuis plusieurs années, des artistes racisé.e.s se sont emparé.e.s de leur expérience personnelle, ont fouillé dans les archives […]. Pour ces artistes, il ne s’agit pas de répondre dans un face-à-face à l’Europe et à son occidentalo-centrisme mais de se libérer de son emprise et d’exploiter d’autres imaginaires, périodicités, spatialités, spiritualités.4»

L’étude de l’exposition en tant que moyen de diffusion d’un discours décolonial reste à configurer et à penser. Par qui ? – Qui sont les commissaires d’exposition ? – Comment ? – Avec quels moyens ? – Où ? – Dans quels lieux ? Et avec quels artistes ces expositions sont-elles élaborées ? Bien que de plus en plus d’expositions et d’évènements culturels liés aux thématiques post-coloniales émergent en occident, il serait nécessaire de s’attarder sur les motivations des institutions. En effet, Françoise Vergès explique : « depuis plusieurs années des institutions, sans changer leur structure, se sont mis peu à peu à organiser rencontres, débats, expositions sur les notions de diversité, d’hybridité, de créolisation, de décolonisation. Ne devrions-nous pas nous en réjouir ? Certes, des progrès ont eu lieu. L’Afrique est devenu le nouvel espace de fascination et de “découverte” dans le marché de l’art, ce qui signifie pour des artistes une valorisation de leurs œuvres et un soutien financier qu’il est difficile de négliger. Admettre ces éléments n’indique pas pourtant, à nos yeux, une décolonisation. D’une part, il y a souvent une pacification des œuvres, vidant certaines de toute dimension radicale, d’autre part, l’organisation structurelle des institutions et l’économie de production et de diffusion ne sont pas transformées.5»

Ainsi, on peut se demander à quel public sont adressées ces expositions. Les grandes institutions  souvent perçues comme élitistes – peinent encore à recevoir un public divers, hétérogène malgré des politiques centrées sur la médiation et de réelles réflexions des services des publics sur la dimension pédagogique liée aux expositions. Actuellement, il semblerait que ce soit grâce à des espaces de rencontre tels que La Colonie à Paris – lieu complètement autonome et auto financé – que les récits englobants se dissolvent dans un espace d’émancipation intellectuelle réellement accessible à tous. C’est d’ailleurs à cet endroit que se tiennent les conférences de « L’université Décolonisons les arts » dont les sujets abordés gravitent autour des thématiques liées aux études post coloniales6.

Finalement qu’attendre de la décolonisation des arts ? Est-ce l’expression d’une esthétique politique qui se traduirait par un face-à-face inévitable entre deux pôles, deux cultures, des visions qui renvoient vers l’autre – mais de quel autre est-il question ? Françoise Vergès explique qu’il est nécessaire de développer des « expositions basées sur une méthodologie décoloniale qui déplace le regard et ne se positionne pas dans un face-à-face au monde occidental. » Il apparaît alors inévitable qu’une décolonisation de l’esprit des personnes non racisé.e.s doit être entreprise pour aborder de la manière la plus juste possible les récits des minorités pour ce qu’ils sont et non pas pour ce qu’ils représentent. Si ce cheminement décolonial est réalisé, c’est à ce moment que le travail de l’artiste racisé.e ne devient pas uniquement partie intégrante d’un propos globalisant mais qu’il est compris pour sa réelle valeur, son évocation sensible et unique. C’est à ce moment qu’une singularité émerge, centrée sur l’esthétique et le discours véhiculés par l’artiste que l’on ne massifie plus et que l’on ne cloisonne plus.

« L’idée que les artistes noirs puissent produire une œuvre qui n’est pas visiblement noire, offre un point de résistance pour les historiens de l’art blancs, les commissaires, les critiques […] cet art ne peut pas facilement être « ghettoïsé », il est en effet plus difficile de contrôler un travail qui ne rentre pas dans les perceptions de ce que doivent être les personnes noires pour les personnes blanches8

Après ces considérations, l’intérêt pour la démarche artistique se déplace et l’on s’attarde sur ce qui est important : la cohérence plastique et intellectuelle d’une production, puisqu’ici il n’est plus sujet de confiscation – le plus souvent involontaire – du propos de l’artiste racisé.e mais d’une réflexion sur la manière d’évoquer ce travail sans aborder une vision eurocentrée qui placerait le non-occidental comme « Autre éternel ». 

1 Leïla, Cukierman, Getty, Dambury, Françoise Vergès (dir.), Décolonisons les arts !, L’Arche, Paris, 2018, p.7 :  « Précisons tout de suite ce que nous entendons par  « Racisée, racisé, racisation » : La « race » n’existe pas mais des groupes et des individus font l’objet d’une « racisation », d’une construction sociale apparentée à une définition historique et évolutive de la « race ». »
2 Françoise, Vergès, Décolonisons les arts !, L’Arche, Paris, 2018, p.120.
3 Amandine, Gay, Décolonisons les arts !, L’Arche, Paris, 2018, p.46. Pour aller plus loin : visionner le film Ouvrir la voix, 122min, 2017, écrit et réalisé par Amandine Gay.
4 Françoise Vergès, Décolonisons les arts !, L’Arche, Paris, 2018, p.129.
5 Françoise Vergès, Décolonisons les arts !, L’Arche, Paris, 2018, p.121. 
6 Les conférences sont à ré-écouter sur la web radio R22 Tout-monde, https://r22.fr/antennes/decoloniser-les-arts/universite-decolonisons-les-arts/session-n1-francoise-verges
7 Françoise Vergès, Décolonisons les arts !, L’Arche, Paris, 2018, p.136. 
8 Maura, Reilly, Curatorial activism : towards an ethics of curating, Thames & Hudson, Londres, 2018, p.103 : « The idea that black artist can produce work that is not visibly black, offering a point of resistance for white art historians, curators and critics […] this art cannot be easily « ghettoized » as it’s harder to control work that doesn’t fit white people’s perceptions of who black people are. »

ouvrage Décolonisons les arts
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