Michel Mouffe : à corps et à cris.

Corps-mère, le ventre de la toile se gonfle des poussées déformantes de son armature. A sa surface, un apparent monochrome ne peut mentir sur les innombrables couches multicolores qui le constituent. Peau qui se tend et respire, sous laquelle tambourinerait le pouls de la vie, à l’origine toujours fuyante. Voilà donc une peinture dont le thème latent serait le mystère de sa création, nous ouvrant un espace de méditation ancré dans le corps.

Mais reprenons tout cela tranquillement : #décollement #métacréation #paradoxalité #méditation. 

Untitled, 2017, 70 x 70 cm. Courtesy Michel Mouffe
Untitled, 2017, 70 x 70 cm. Courtesy Michel Mouffe

#Décollement, tout d’abord, parce que ce geste est primordial : à la naissance quand l’enfant crie et aspire l’air dans ses poumons grâce aux alvéoles déployées sous l’effet du surfactant, puis plus tard quand se constitue le Moi-peau, étape psychique d’autonomisation que nous allons détailler. Cet espace créé entre deux parois, qu’il soit physique ou psychique, assure la vie. 

Si la vision du creux des alvéoles assurant la bonne circulation aérienne est évidente, la notion de Moi-peau l’est moins. Pour rappel c’est le psychanalyste français Didier Anzieu qui l’a développée : « Par Moi-peau, je désigne une figuration dont le Moi de l’enfant se sert au cours des phases précoces de son développement pour se représenter lui-même comme Moi contenant les contenus psychiques, à partir de son expérience de la surface du corps. »

Il s’agit donc d’une représentation de soi-même, à laquelle l’enfant accède en s’appuyant sur les fonctions de la peau, comme sac qui retient à l’intérieur le bon et le plein, comme interface qui marque la limite avec le dehors et comme moyen de communication avec autrui.

La définition d’Anzieu souligne l’importance de la surface du corps, notion que l’enfant doit acquérir par les contacts avec sa mère, et qui lui permettra de délimiter l’intérieur de l’extérieur, puis de développer l’idée de volume, qui elle-même permettra celle d’orifice.

En rêve, le moi en tant que surface peut être représenté comme une surface qui se plisse, se gondole, se déchire, pleine de bosses et de creux.

Corolle, 2012, 142 cm Courtesy Michel Mouffe
Corolle, 2012, 142 cm – Courtesy Michel Mouffe

Au moment où il commence à se différencier, l’enfant fantasme que c’est la même peau qui lui appartient à lui et à sa mère. 
L’étape suivante consistera à créer une interface qui maintiendra le corps de l’enfant d’un côté et celui de la mère de l’autre tout en les reliant. C’est le rôle de la peau à deux feuillets, le feuillet extérieur étant proposé par l’entourage, à l’allure de réseau maillé, le feuillet intérieur étant lisse et continu.
Même s’il est fréquent que la peinture soit considérée comme une peau symbolique, il est frappant de constater combien l’œuvre de Mouffe incarne plastiquement ce concept psychanalytique.
Elle  évoque la fonction de soutènement par les tiges de  métal qui poussent sous la toile et en assurent le déploiement. Elle fait ressentir le côté bosselé et sinueux de l’image de la surface du corps. Le décollement de la toile par rapport à son cadre matérialise la fonction d’autonomie du double feuillet, qui condense toutes les images à venir du dégagement relationnel permettant un espace à soi tout en maintenant la relation à l’autre. Même les multiples couches de glacis posées en quadrillage serré renvoient au maillage de l’environnement nécessaire à cette évolution. Il n’est pas jusqu’au masochisme (intriqué selon Anzieu à cette phase du développement) que l’on ne retrouve dans la patiente réalisation des œuvres, digne des moines copistes les plus appliqués. Il faut en effet de la  résistance, de l’humilité et des articulations compliantes pour éprouver le plaisir du résultat final où la surface apparaît comme épiderme sensible grâce à ces veines de métal rouillé qui courent sous la peau irisée de toile tendue.

S.T. ( Barby’s time), 2010, 43 x 70 cm Courtesy Michel Mouffe
S.T. ( Barby’s time), 2010, 43 x 70 cm – Courtesy Michel Mouffe

Si ces tableaux pourraient être considérés comme la mise en acte picturale d’une théorie psychanalytique, ils me paraissent surtout témoigner de l’importance d’un geste libérateur, celui qui dégage l’espace interne nécessaire à la vie. 

C’est cette circulation que l’on ressent à la vue de ces tableaux. Un décollement physique dont le prolongement existentiel sera par exemple l’autonomisation de son groupe familial, la recherche de ses propres valeurs ou encore ce moment de la création où soudainement cela décolle.

L’origine du monde, 2004, 226 x 113 cm Courtesy Michel Mouffe
L’origine du monde, 2004, 226 x 113 cm
Courtesy Michel Mouffe

#Métacréation, parce qu’il s’agit d’une œuvre qui parle de création, certes pas au niveau discursif, mais dans la sobriété et la puissance du geste. L’association immédiate pourrait se faire avec la peau tendue des ventres gonflés de parturientes, mais cette évidence formelle nous éloignerait de l’essentiel, qui est, comme nous venons de le voir, la séparation entre deux plans ou deux feuillets. Créateur d’espace, puis de volume, le geste est dénudé pour attirer notre attention sur les conditions même de la création plastique. L’œuvre porte en elle les signes de sa propre création, ici ceux de la dilatation, du décalage, du décollement. Comme la peinture de visions mystiques ou la peinture de rêves, qui sont des images de la production d’images, cette auto-réflexivité du travail de Michel Mouffe relaie la capacité naturelle du rêve à mettre en images les processus  l’ayant constitué, aboutissant à une symbolisation de symbolisation, même s’il serait plus juste ici de parler de figuration du geste. Cette formalisation réflexive qui donne à voir le principe de sa construction parle d’une des capacités les plus étonnantes du psychisme humain, à savoir la mise en forme de composantes relativement abstraites nécessaires à son fonctionnement.

Glissement, 1981, 40 x 40 cm Courtesy Michel Mouffe
Glissement, 1981, 40 x 40 cm – Courtesy Michel Mouffe

#Paradoxalité, parce que l’art de Mouffe est sans cesse traversé par un refus délibéré de choisir, entre absence et présence, entre volume et plan, entre dedans et dehors, entre ligne et couleur. 
Comme les dizaines de couches de glacis multicolores, inlassablement abrasées, qui paraissent d’autant plus minces qu’elles sont nombreuses et qui enfantent un monochrome polychrome,  changeant de couleur selon notre angle de vision.
Comme ces châssis métalliques dont la fermeté assure la tenue de la pièce tout en lui donnant sa douceur ondulée.
Comme ces mêmes châssis, faisant cadre tout en en sortant.
Comme la poudre de marbre, au toucher satiné, immatériel, qui vient parfois recouvrir par endroits le jeu des couches de peinture. Un maquillage de geisha dont la suprême élégance consiste à contenir le feu du corps sans l’annuler. 
Comme ces surfaces sur lesquelles se déploie le volume, intriquant l’être et l’apparence, en raison de cette capacité du dedans à investir l’interface qui le sépare du dehors.

Détachement, 2013, 183 x 113 cm - Courtesy Michel Mouffe
Détachement, 2013, 183 x 113 cm – Courtesy Michel Mouffe

Ces deux derniers items, métacréation et paradoxalité, sont deux figures majeures de la complexité, l’une pour sa réflexivité potentiellement infinie, l’autre pour sa conflictualité interne apparemment insoluble. Et que fait le cerveau humain face à trop de complexité ? Il se met généralement sur pause…

Tous les matins du monde, 2015, 70 x 495 cm - Courtesy Michel Mouffe
Tous les matins du monde, 2015, 70 x 495 cm – Courtesy Michel Mouffe

#Méditation parce que justement la pensée n’a pas ici de prise immédiate, elle doit céder, passer le relais aux sensations, devant cette toile faite corps. De corps collectif même, car contrairement aux œuvres des tenants de l’Abstract painting,  chez lesquels le geste héroïque suscite surtout des réflexes identificatoires, ces grandes toiles calmes vont œuvrer comme naguère les statues d’Horus : non plus héliports au service du divin faucon, mais territoires d’accueil pour les projections de mouvements corporels archaïques du regardeur. Du même ordre que ceux évoqués au préalable : dilatation, décollement, individuation.
Le corps se glisse dans l’œuvre qui en devient une extension, comme l’interprète littéralement Stelarc ou plus poétiquement Rebecca Horn.
Et la pensée savoure sa propre suspension, qui a permis cette méditation corporelle.

Shitao, 2016, 113 x 226 cm - Courtesy Michel Mouffe
Shitao, 2016, 113 x 226 cm – Courtesy Michel Mouffe

#décollement #métacréation #paradoxalité #méditation : quatre éléments qui permettent aux toiles comme au spectateur de décoller sans se déchirer. De retrouver un sentiment fugace d’unité illusoire qui nous aide à affronter notre moi aussi éclaté que le monde.

Michel Mouffe
Michel Mouffe

Et voici les questions posées sur tableaux magnétiques :

Faut-il effacer le geste (comme le préconisait Ad Reinhardt) ou la souffrance du geste ?
Ta pire transgression artistique ?
Décoller ? 
Ton oxymore préféré ?
Ton premier rêve ?

© John Lippens, 2019

Lire tous les portraits magnétiques par John Lippens :

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