Morgan Azaroff

Pour un élan passif des choses.

« L’artiste est l’interprète des secrets de l’âme et de son temps sans le vouloir, comme tout vrai prophète, parfois inconsciemment à la manière d’un somnambule.
Il s’imagine parler du fond de lui-même, mais c’est l’esprit du temps qui parle par sa bouche et ce qu’il dit existe puisque
cela agit. »
C.G. Jung, Problèmes de l’âme moderne.

Écrire à propos du travail de Morgan Azaroff m’apparaît comme un challenge, sa pratique étant essentiellement tournée vers les actions performatives. Elle est certes ponctuée de vidéos et d’objets, mais ce choix primordial de vie présente une complexité. Car je m’interroge : la performance est-elle morte ? En effet, après l’édition de 2010 du Printemps de Septembre à Toulouse1, les happenings m’ont semblé fades, sans substances, hors de propos. Depuis cette date fatidique, c’est l’ennui, le déjà-vu d’une pratique qui accentue l’effet parfois bourgeois et souvent dangereux d’entre-soi. Performer aujourd’hui, serait-ce accepter de s’enfermer dans une tour d’ivoire ? Je pensais jusqu’à il y a peu que le XXIe siècle était celui de l’appropriation et n’avait donc plus besoin de la performance. Internet nous montre des performeurs du monde entier, chaque seconde et par millions. On peut bel et bien voir que n’importe quel chaland en constitue une, via des plateformes telles que YouTube (avec l’ASMR par exemple) ou Snapchat. Les Jackass ont remplacé les Chris Burden et autre Gina Pane… Nous vivons une époque assez peu formidable mais elle nous appartient.

C’est ici que la pratique de Morgan Azaroff et le reste du monde se rejoignent. Parce qu’il a admis et intégré cela. Je dirais que c’est générationnel. Ses références sont alors à la fois pointues et mainstream : Jim Carrey dans le rôle d’Andy Kaufman. Ou bien lorsqu’il reprend un clip de Sean Paul avec son acolyte Alisson Schmitt. Son duo « De Charme » avec cette dernière met d’ailleurs en perspective sa notion de partage avec le public. Il n’est plus le seul protagoniste et, ensemble, ils produisent des reenactments qui sont d’après eux « un reflet de la société dans laquelle ils évoluent ». 

On y est. Cet artiste a éveillé en moi quelque chose d’intéressant, d’inconscient. Je ne comprends pas toujours où il va, mais j’ai envie de le suivre. Je crois que je peux vivre avec lui la même relation que je cultive avec un autre performeur, Abraham Poincheval. 

Le performeur s’affirme dans une catégorie d’artistes bien spécifique dans laquelle la personnalité prévaut. Aussi, il se différencie de tous les autres (médiums) car implique d’autant plus son corps. Évidemment.

Mais parlons du personnage. De prime abord ce qui surprend lorsqu’on rencontre Morgan Azaroff c’est sa voix fluette associée à un physique de dur à cuire. Ensuite, c’est la magnifique nonchalance avec laquelle il nous transporte. C’est vraiment le parangon de l’artiste qui nous met à l’aise, qui nous bichonne, le temps de l’écoute. Pourtant, lors de ses lives, il aime créer un sentiment de malaise auprès de son audience (Sensssassss penssse, 2017).

De ce fait, lorsque j’écris en pensant à lui et son travail je me surprends à sourire, je me dis tout de go que cette phrase mythique de Baudelaire est d’appoint : « j’ai de chaque chose extrait la quintessence. Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. » C’est à peu près la métaphore de ce qu’est un texte critique face à la pratique d’un artiste. Quelques lignes de compréhension avec peut-être ça et là quelques fulgurances, mais ce qui compte à la fin c’est ce que l’artiste donne généreusement à voir. En l’occurrence, l’essentiel du travail de Morgan Azaroff – de la performance filmée ou non et des dispositifs d’« objets esthétiques » – soulève à chaque fois un substrat d’inconscient. Quelque chose de secrètement sous-jacent. Il joue avec des choses inertes2 comme on peut le voir lors de ses performances intitulées Mon double héroïque (2018), Le vieil homme et la mer (2016), ou La taupe et le jardinier (2014).
Au-delà de ses intermittences d’apprenti magicien, son attitude est celle d’un beautiful looser, ou de ce que j’aime appeler un « artiste outsider »3, ce qui est notable dans Impro sketches opéra (2017). Il oscille toujours entre la maîtrise non assumée et l’improvisation. Il nous perd et nous retrouve, faisant ce qu’il veut de notre attention.  

Lorsqu’il me parle de ses actions – à l’école, dans la rue, à l’atelier – je comprends en sous-texte qu’un récit intelligible prime sur la forme insouciante. Ce fond est une allégorie du travail dans notre société, qui maintenant, en 2019, est largement robotisé. Ainsi, une vidéo (Je suis désormais plus fort, 2019) qu’il venait de produire durant ma résidence à GENERATOR4 est à mon sens celle qui signe tout ce qu’il a fait jusqu’à présent. On le voit dans une usine, assis nonchalamment devant une machine, avec son regard doux, ses cheveux longs bien lisses, portant une chemise hawaïenne. Il regarde la machine « faire son travail ». Cette posture est pour lui la quintessence de ce qu’il voudrait vivre hic et nunc dans sa propre société du spectacle qu’il s’est construit jour après jour. Mais il me semble que sa pratique, de 2013 à aujourd’hui, se synthétise dans la chanson Je suis mélancolie5. Cette mélancolie ? Je dirais qu’elle est intrinsèquement liée au fait de créer dans un monde de plus en plus enclin à la performance généralisée, de toutes sortes. Elle est partout. Poussée à son paroxysme par n’importe quel quidam, elle est aujourd’hui – et le sera sûrement demain – une simple déviation de la complexité de ce qui se meut. Ici, dans notre contexte, elle est un homme empreint d’une passivité positive et irrémédiablement attirante pour quiconque voudrait être son témoin particulier. Morgan Azaroff est mélancolie.  

Manifestation intitulée « Une forme pour toute action ». Curateur : Éric Mangion. Chef d’orchestre des actions performatives autour des Abattoirs : Serge Pey.
2 Référence à l’exposition Ne pas jouer avec des choses mortes à la Villa Arson, Nice, du 29 février au 24 mai 2008. Conçue par Marie de Brugerolle et Éric Mangion. Avec Scoli Acosta, Vasco Araujo, Fabienne Audéoud & John Russell, Emmanuelle Bentz, Julien Bismuth, John Bock, Spartacus Chetwynd, Guy de Cointet, Jordi Colomer, Brice Dellsperger, Éric Duyckaerts, Jean-Pascal Flavien, Dora Garcia, Richard Jackson, Mike Kelley, Martin Kersels, Arnaud Labelle-Rojoux, Jacques Lizène, Éric Madeleine, Paul McCarthy, Kirsten Mosher, Yannick Papailhau, Sophie Perez & Xavier Boussiron, Antoine Poncet, Philippe Ramette, Jim Shaw, Roman Signer, Jana Sterback, Catherine Sullivan, Jessica Warboys, Jean-Luc Verna, Franz West, Erwin Wurm. 
3 Égal à égal avec le terme que j’ai inventé pour définir mon statut : « curateur outsider ». Cet individu qui n’a que peu de chances de gagner, qui ne fait pas partie des favoris, mais qui peut tout de même espérer l’emporter. Ou « celui qui est en dehors »… et pourtant dedans.
4 Texte écrit dans le cadre de la résidence GENERATOR #5 – mars 2019. 40mcube (Rennes). Remerciements spéciaux à Patrice Goasduff, Anne Langlois, Marion Resemann et Cyrille Guitard.
5 Page 28 de son portfolio (à consulter sur le site de 40mcube, section GENERATOR) : http://www.40mcube.org/www/wp-content/files/generator5_morganazaroff.pdf

Bertrand Riou, mai 2019.  

© Morgan Azaroff, production 40mcube, 2019
© Morgan Azaroff, 2019 Production GENERATOR, 40mcube/EESAB/Self Signal
© Morgan Azaroff, production 40mcube, 2019
© Morgan Azaroff, production 40mcube, 2019
© Morgan Azaroff, production 40mcube, 2019
© Morgan Azaroff, 2019 Production GENERATOR, 40mcube/EESAB/Self Signal
© Morgan Azaroff, production 40mcube, 2019
© Morgan Azaroff, 2019 Production GENERATOR, 40mcube/EESAB/Self Signal
© Morgan Azaroff, production 40mcube, 2019
© Morgan Azaroff, 2019 Production GENERATOR, 40mcube/EESAB/Self Signal
© Morgan Azaroff, production 40mcube, 2019
© Morgan Azaroff, 2019 Production GENERATOR, 40mcube/EESAB/Self Signal
© Morgan Azaroff, production 40mcube, 2019
© Morgan Azaroff, 2019 Production GENERATOR, 40mcube/EESAB/Self Signal
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