Something Stupid

Something Stupid

La deuxième partie de la discussion avec Manolis Baboussis se focalise sur les travaux qui ont été présentés lors de l’exposition Something Stupid (2017). L’idée de la ville et le fonctionnement des institutions préoccupent particulièrement Baboussis, tant dans son travail visuel que dans son écriture. Baboussis a choisi de présenter ses photographies, dessins, poèmes et sculptures dans une installation unique de manière à arranger ces ” objets ” d’une manière sensible pour créer une variété d’émotions, relations et contradictions. À travers Something Stupid, Babousis commente une réalité décevante, suggère avec humour de nouveaux monuments et institutions, se réfère au principe de la cohabitation dans la société dont il observe les faiblesses, les insuffisances et les carences qui la caractérisent.

 

Manolis Baboussis, Untitled, 2013, encre sur papier, 29,7 x 42 cm
Manolis Baboussis, Untitled, 2013, encre sur papier, 29,7 x 42 cm

 

Les écrivains grecs et internationaux, imaginent, comme Italo Calvino dans Les Villes Invisibles, des villes, des lieux, familiers et inconnus, exotiques et mystérieux. Avec Baboucity, votre ville personnelle, mais aussi The Cityet Monumentapolis, vous avez fait l’inventaire et cartographié tous ces éléments et paramètres qui composent la « ville »  en tant que concept et expérience. Nous remarquons que vous faites référence à des villes qui ne peuvent être identifiées que dans un monde imaginaire où la mémoire joue un rôle. Pouvez-vous nous parler de ces mondes que vous créez ?

Les citronniers sur les îles grecques sont protégés contre le vent par des murs. Les rosiers ont des épines. Je veux qu’on protège la beauté, la justice, tout ce que nous pouvons, un monde beau et libre. Les dessins et la maquette de Monumentapolis, la vidéo City Guide et l’installation The City, ne proposent pas une ville idéale ou imaginaire. Il s’agit de réflexions sur l’avenir ou plutôt une critique du temps présent. J’étais attiré par le récit de visions philosophiques, sociales, urbaines et artistiques, concernant l’environnement bâti de l’humanité, l’utopie ou la dystopie, les préoccupations du Superstudio avec ses 12 villes idéales,  des groupes 9999, Arcizoom et Archigram, en Italie. Souvent les références sont obscures, car tout est prévu et réglementé d’une façon totalitaire. J’ai tenté de faire en sorte que le parcours de la ville soit agréable, peut-être comme un rêve d’enfant, mais où les cauchemars guettent.

Dans le grand dessin de Monumentapolis, j’ai utilisé différentes perspectives, et pour les maquettes, des objets assemblés et hétérogènes. Des références à différents monuments et architectures existants, comme par exemple le Musée Contemporain du vol,  la création des Nothing shops où tu payes le montant que tu veux, mais tu ne prends rien en échange, le monument du menteur, etc.

 J’étais intéressé, mais pas seulement, par la mémorisation du non-oubli, par la réinitialisation de la réalité, le fait d’appeler les choses par leur nom, qui est tout aussi utopique, je dirais même suicidaire.

 

Manolis Baboussis, vue de l'installation The City guide, 2017.
Manolis Baboussis, vue de l’installation The City guide, 2017.

 

Dans la Cité utopique de Platon, les philosophes sont placés au sommet de la structure sociale et politique. Dans vos propres “cités”, quel pourrait être le rôle et la position de l’artiste ?

Le rôle de l’artiste ne peut pas être différent de celui qu’il avait et qu’il a aujourd’hui. Il se préoccupera toujours du type de forme qu’il donnera à l’avenir. Il devrait être critique envers son propre présent, envers toute forme de pouvoir, défenseur des valeurs humaines, de la liberté, être contre la violence et l’hypocrisie.

Si l’artiste parvient à accélérer la prise de conscience, peut-être alors il peut rapprocher le présent d’une version du futur.

Les artistes se torturent eux-mêmes non pas en tant qu’activistes, mais principalement en tant que créateurs de formes. C’est une tragédie quand les gens de la poésie deviennent une corporation.

Dans mes propres cités, outre l’Institut pour la protection de l’artiste par les artistes, en particulier des artistes institutionnels, il y a l’Association professionnelle des collectionneurs du même artiste et de son musée, la création de la Biennale des Artistes de plus de 65 ans, le Cimetière des Artistes Anonymes qui exposent leurs œuvres en projection sur la pierre tombale. Dans toutes les organisations privées et publiques se situe désormais le bureau de la création à côté du bureau de la comptabilité. Dans le guide de ma ville, et à Baboucity, sont décrites en détail les positions et les initiatives de l’État pour l’artiste et l’art.

 

Manolis Baboussis, Untitled, 2013. Tirage lambda, 30 x 40 cm.
Manolis Baboussis, Untitled, 2013. Tirage lambda, 30 x 40 cm.

 

Proposant plusieurs pistes de réflexion surprenantes, votre installation Something Stupid ne recèle-t-elle pas une volonté sarcastique et en même temps un état d’esprit critique ?

En observant la réalité, j’ai appris à discerner de plus en plus les problèmes autour de moi. J’ai réalisé que les plaintes, le grognement, le mécontentement peuvent devenir la force motrice de mon travail, remplir les Musées de tristesse. Et qu’est-ce que tu fais.. quand le manque de précision, de cohérence, d’auto-concentration, l’indifférence pour l’autre, l’espace public, l’environnement, la douleur humaine, le faible, quand l’égoïsme, l’hypocrisie, l’insensibilisation, la saloperie, la petitesse, l’ingratitude, l’appropriation, le vice, la moquerie, l’imposture, le cynisme non déguisé, quand le côté absurde et sombre de l’être humain, le pillage, la torture, la mutilation, quand les impasses, les injustices, l’inefficacité, l’arrogance, l’inégalité, l’échange, la dépréciation, l’échec, l’évasif, la langue de bois, quand les sauveurs et les hypocrites abondent, quand ils veulent être en permanence au premier chef, épris de pouvoir, la racaille et les simples diffamateurs, quand la violence de l’état, la violence brutale, le pouvoir, l’intrigue, le manque de travail, la facilité, l’irresponsabilité dominent, quand une si grande part du public est familiarisée avec la torpeur, la facilité, la substitution des responsabilités, l’intérêt individuel, quand la cause de toutes les souffrances sont les précédents… ou la domination ottomane ? Quand les corporations sont si fortes qu’elles bloquent toute discussion, quand l’État honore les ordures, quand vous devez perdre toute votre vie pour un petit, un moindre changement. Quand, à mesure que vous approchez de la précision, du but, on vous met de plus en plus d’obstacles. Quand la rigueur, le dur travail, l’intérêt pour la vie publique, la qualité, la justice ne font de vous que des victimes geignardes. Quand les agresseurs sont récompensés. Qu’est-ce que tu fais…? Moi je fais de tout ça des monuments, j’ai fait Something Stupid.

 

Manolis Baboussis, Untitled, 2017.
Manolis Baboussis, Untitled, 2017.

 

Comme nous l’avons vu précédemment avec la série The Busts, le concept d’accumulation, examiné sous différents angles, vous a toujours préoccupé. L’accumulation de nombreux petits objets symboliques dans The City (2017) semble être l’expression de la société capitaliste contemporaine.

Le terme City est bien connu dans la littérature et le cinéma, aussi bien à Londres qu’à Manhattan. En tant que “city”, je pensais davantage le cœur de la ville, là où les activités sont concentrées et où culminent les formes architecturales et les contradictions.

Aujourd’hui, l’architecture ne s’intègre, ne peut se cacher, ni s’harmoniser, avec l’environnement. La qualité disparaît. Par exemple il est prévu qu’à l’ancien aéroport d’Hellinikon, l’architecture se distinguera à cause des gratte-ciels, elle sera un événement visuel spécial, une construction qui attirera l’attention, soulignant la victoire de l’un. Peu importe s’ils finissent par se rassembler tous, comme s’ils étaient un. Par contre, l’art est souvent homogénéisé, faisant partie d’un tout invisible, celui du commissaire, l’œuvre disparaît et devient une création anonyme.
La City contient un certain nombre d’objets assemblés, une projection vidéo pour la Révolution d’Octobre et un certain nombre de petites photos comme des constructions, des architectures ou des sculptures. Toutes ces constructions fragiles s’équilibrent sur d’étroits piliers en carton carrés et ronds, placés au centre de l’espace pour qu’on puisse les voir en marchant autour.
Dans ma pratique de photographe je n’ai jamais pris et exposé qu’une seule photo car je croyais qu’une image était liée à la suivante et suivait la précédente. Dans mon enseignement, je posais les questions de dialogue plastique et conceptuel d’une image avec l’autre. L’assemblage est liée à l’architecture, la sculpture et les monuments. La perception de l’architecture ou d’une sculpture est liée au mouvement, à la marche qu’on fait autour, le mouvement est lié au montage de l’image, l’image à la photo et le cinéma, comme l’Acropole est liée à ses colonnes, les colonnes à son fronton avec ses éléments et ses formes.

 

Manolis Baboussis , Untitled, 2017.
Manolis Baboussis , Untitled, 2017.

 

Avec le guide de Monumentapolis (Monumentapolis Guide) vous proposez une série de monuments “anti-monuments” où vous mettez en évidence les torts de la société tels que le dysfonctionnement des institutions, l’injustice et l’inégalité, la dégradation des valeurs, les perceptions dépassées, les défaillances et anomalies structurelles, l’anéantissement idéologique et moral. Tandis que la société célèbre son passé à travers ses monuments, les vôtres se réfèrent au présent et à la conjoncture actuelle. Nous aimerions que vous nous parliez de la signification et du rôle des “anti-monuments”.

Les monuments se rapportent à la mémoire, à la vérité, ils sont là pour nous éviter l’oubli, le sacrifice, la mort du soldat. Parfois, ils coïncident avec leur environnement, avec nous tous. Nous devenons monuments de notre présence, de nos opinions et de notre comportement.
Les anti-monuments ont également un rôle thérapeutique, peut-être qu’ils pourraient exorciser le désespoir, le mal … ils pourraient encadrer des centres de désintoxication par la violence, l’égocentrisme. J’aurais aimé pouvoir rassembler toutes les récriminations, toutes les plaintes sur eux pour construire la beauté afin que nous puissions la voir sans en avoir peur !
Manolis Baboussis, Untitled, 2016. Tirage lambda, 30 x 40 cm.
Manolis Baboussis, Untitled, 2016. Tirage lambda, 30 x 40 cm.

Peut-on dire que chacun de ces « anti-monuments » proposés est un point de départ pour une nouvelle unité d’œuvre ?

Maintenant, je travaille sur une série d’œuvres avec le titre Attention on exécute des travaux. L’ « exécution » signifie aussi « réalisation ». Il s’agit d’une unité de photos, dessins, de mes textes, d’objets et du poids de la verticale qui est utilisée dans le bâtiment, de haut en bas et vice versa.
Je m’intéresse à l’harmonie de la diversité, où chaque groupe d’œuvres constitue une œuvre distincte de grande dimension sous forme verticale. La verticale relie la terre au ciel, elle est la verticale du pouvoir, la hiérarchie.
Les axes du monde Nord / Sud, Ouest / Est réunissent autant qu’ils indiquent des espaces opposés. La dimension des bras ouverts horizontalement, implique la communication, renforce le dialogue des contraires.

Je suis en train de préparer la publication de ma collection poétique intitulée Journal des plaintes et un petit livre avec des dessins architecturaux.

Texte Maria Xypolopoulou © 2018 Point contemporain

 

Visuel de présentation : Manolis Baboussis, vue de l’installation The city, 2017  fondationanokato, Athens.

 

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