Billie Thomassin selon 1:61

Par Sophie Bernal et Laure Martin – 1:61

La photo-fiction 

L’œuvre de Billie Thomassin, point de friction entre l’art, la mode et le monde digital, interroge la place accordée à la fiction dans la représentation photographique. La caractéristique principale de son esthétique réside dans le recours symptomatique qu’elle fait à la manipulation de l’image et à la mise en scène d’énigmes photographiques. Elle fabrique de toutes pièces un discours qui vise à confronter le spectateur à la profonde incroyance qu’il éprouve face aux images. À travers la juxtaposition d’éléments a priori antagonistes que l’on retrouve dans plusieurs de ses œuvres, la photographe soumet le regardeur aussi bien à une fictivité narrative qu’à une impossibilité formaliste. Le choix de composition qu’elle opère notamment pour sa série People are strange n’est pas sans rapport avec cette volonté de confronter le spectateur à son incrédulité. Une œuvre de la série People are strange fait figurer une scène de suicide qui n’a de sinistre que la témérité de son sujet. L’artiste accole au corps sans vie d’une personne la une des Echos, un téléphone vintage ou encore des bigoudis, témoins respectifs du trouble partagé tant par le protagoniste de l’œuvre que par le regardeur qui la découvre. 

Billie Thomassin, Sans titre, série People are strange, 2008
Billie Thomassin, Sans titre, série People are strange

Kitsch et expressivité des corps 

Par la récurrence d’un jeu de mise en scène, l’artiste fait dialoguer dans son œuvre l’universalité de la beauté et la culture populaire, interrogeant l’ambiguïté des relations entretenues par le beau et le loufoque. Coloriste dans l’âme, l’artiste n’en oublie pas pour autant de réfléchir sur les enjeux formels qui constituent la photographie. La théâtralité qui découle de l’expressivité des corps tantôt découpés, isolés et disloqués est mise à profit d’une forme de subversion qui sous- tend l’ensemble de son discours. L’image n’est « léchée » que pour mieux dénoncer l’uniformité d’un corps façonné par les codes de notre société. Ce même corps, dont on sait l’appartenance traditionnelle au genre féminin, est mis en scène à travers son œuvre dans des positions burlesques voire impossibles. Il n’a pour dessein ni d’être beau ni d’être esthétiquement conventionnel. Au contraire, c’est plutôt sur un mode réflexif et comique que doit s’envisager sa lecture. Au sujet de l’historicité des représentations du corps féminin, les exemples sont si foisonnants que nous nous bornerons ici à rappeler la perdurance de leurs représentations dans l’Histoire de l’art. Dans la série qu’elle réalise à l’occasion d’une collaboration avec Bad to the bone Magazine, l’artiste prend le contre-pied de ce lourd héritage et propose au regardeur d’y voir plutôt une anatomie masculine. Ainsi, si elle fait souvent preuve d’une harmonie presque empirique, son esthétique ne livre pourtant pas une image moins mélancolique de la société. 

Billie Thomassin, Sans titre, série A part magazine, 2008
Billie Thomassin, Sans titre, série A part magazine

Dialogue entre histoire de l’art et culture populaire 

À travers l’ensemble de son œuvre – reconnaissable notamment par l’emprunt récurrent qu’elle fait à l’esthétique surréaliste – Billie Thomassin se nourrit des codes de la culture populaire pour proposer une lecture mutine qui n’oppose plus le kitsch à l’art noble, mais qui offre plutôt à la surcharge décorative le rôle de catalyseur des enjeux esthétiques de notre société. Bercée par Internet et le flux d’images qui en découle, elle maîtrise sans conteste les codes d’une culture désabusée par le trop-plein d’informations. Si l’historien de l’art Clément Greenberg en a déjà offert une lecture exhaustive, rappelons ici que le renversement de jugement de valeur du kitsch, traditionnellement condamnable mais désormais assumé, procède d’une longue histoire d’acceptation culturelle. Ici, le rapport est double : si l’image publicitaire offre à l’artiste un puis d’inspiration assumé, la publicité se nourrit des créations de l’artiste, métaphores de l’invraisemblable. L’univers hybride de la photographe, qu’elle met au profit de collaborateurs de renom, parmi lesquels Hermes, YSL ou encore Jean-Paul Gaultier participe au dialogue historique entre le high et le low. Cette concordance de plusieurs arts aux adresses antagonistes – art, mode, commerce – réunis dans un même dessein entrepris par l’artiste offre à son œuvre de s’inscrire avec virtuosité dans le mythe de l’art contemporain. 

Billie Thomassin, Sans titre, série Jalouse VI, 2008
Billie Thomassin, Sans titre, série Jalouse VI

Billie Thomassin
Née en 1992 en France
Vit et travaille à Paris
Diplômée de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris en photo et vidéo (2016)

www.billiethomassin.com

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