Interroger le regard : réflexions sur la photographie contemporaine

Par Léia Fouquet et Boris Marotte

Du 17 au 20 avril 2019 notre collectif 1:61 organise : Qu’est-ce que tu regardes ?, une exposition éphémère qui propose des photographies déstabilisantes, intrigantes et étonnantes par leurs formes, leurs sujets et leurs enjeux. Nous avions une idée en tête : inviter le public à regarder autrement les images. C’est également l’occasion d’aborder plusieurs questions qui traversent la photographie, en commençant par ses liens avec le cinéma et le théâtre, ou encore la peinture – qui lui a longtemps servi de modèle.

Le duo Elsa & Johanna se met en scène en endossant une myriade de rôles. Par ce jeu de déguisement elles peuvent évoquer la démarche de Cindy Sherman. Toutefois, quand Cindy Sherman révise les codes de l’image, en travaillant des stéréotypes de personnages qui font écho au cinéma, Elsa & Johanna abordent des situations, mettant en scène des personnes du quotidien. Cet angle, qui a été exploré dans les années 1980-1990 par Florence Paradeis et Véronique Ellena, puis autrement encore par Philip-Lorca diCorcia et Beat Streuli, se teinte du mystère de la rencontre.

Le théâtral pointe également dans les photographies de Guillaume Martial, cependant, il s’agit davantage d’un univers en lien avec l’absurde. Ce théâtre de l’impossible, rendu possible par la photographie, a une parenté avec les images d’Erwin Wurm ou de Philippe Ramette. Le spectateur rencontre des mises en scènes où l’ironie prend place, l’artiste n’hésitant pas à endosser des rôles ridicules qui amènent un sentiment de proximité. L’autodérision qu’il assume devant l’objectif incarne certainement la liberté qu’on ne s’autorise pas dans la vie.

Suzanne Mothes, à vouloir capturer ce que sont les objets, – prise de vue à l’intérieur, changement d’échelle macro-micro, présentation décontextualisante – révèle le medium photographique et provoque la disparition de l’objet. Il devient incommensurable et ses contours s’estompent grâce aux flous et aux déformations, nous avons affaire aux déploiements d’une poétique de l’optique.

Paul Rousteau use de dispositifs réfléchissants (miroir, eau, optiques) et transforme la lumière en matière. Cet intérêt pour les variations lumineuses en fait un explorateur du spectre coloré, s’appropriant en photographie les recherches picturales des Impressionnistes. À l’énergie de la couleur répond la spontanéité du geste : il peut intervenir lors de la prise de vue ou par la suite, lors d’un travail du tirage. L’artiste met ainsi à contribution le hasard dans la production d’une imagerie hallucinante à la manière d’un Sigmar Polke.

Billie Thomassin met en scène les objets dans des systèmes construits, lisses et pétants, aux couleurs éclatantes. Les photographies ont un style virtuose et savant qu’on peut rencontrer dans les natures mortes néerlandaises du siècle d’or, mais aussi dans les codes de la photographie des influenceurs Internet (vue plongeante et omnisciente, couleurs resplendissantes) avec lesquelles Billie Thomassin joue. Dans cet univers simulé, les objets ont une profondeur symbolique qui conduit le spectateur à ne pas rester à la surface attrayante de ses images.

Ainsi, par l’usage savant de différents artifices, chaque artiste développe un univers qui déborde le réel perçu pour nous en montrer les excès. Le spectateur peut alors en envisager les potentielles dérives : mascarades et absurdité du quotidien, emprise de l’homme sur son environnement, pour enfin l’en déposséder. Car c’est bien nos a priori perceptifs qu’ils battent en brèche en les travaillant. Apparaissant au grand jour ou à travers le trouble qu’ils inspirent ; prenant des chemins parfois opposés — entre la transparence crue ou le floutage de la représentation — la confrontation de ces méthodes photographiques induit un doute hyperbolique. La relève appartient alors entièrement à notre esprit critique pour recalibrer notre vision qui s’en trouve modifiée.

Manon Skotnicki pour l'exposition Qu'est-ce que tu regardes par le Collectif 1:61
Manon Skotnicki pour l’exposition Qu’est-ce que tu regardes par le Collectif 1:61

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