Guillaume Martial selon 1:61

Par Sarah Amane & Margot Rouas – 1:61

Décors incarnés et théâtralisés

Guillaume Martial, Le colimaçon, série Myprovence, 2014

Guillaume Martial a l’art et la manière de jouer à cache-cache à la surface de ses images, et c’est dans la mise en scène de son propre corps qu’il déploie particulièrement ses talents. Ses photographies semblent être conçues autour de lui, comme si l’espace ne venait s’incarner que dans la pose qu’il adoptait, le mouvement qu’il figeait. Son corps est une silhouette dont les contours configurent l’image. Ainsi, il n’est pas question d’examiner la direction que prend l’objectif du photographe, mais plutôt le placement de ce dernier, sa participation physique au sein de la photographie. 

Et c’est de cette construction scénique qu’émane l’aspect théâtralisé de ses images. L’artiste habite ses photographies de manière à les faire parler. Il multiplie les échos plastiques à la fois troublants et rassurants : bandeaux, arêtes et lignes courbes se répondent du corps au décor, du décor au corps. L’artiste parvient à faire l’autruche en gravissant des marches, à se fondre dans ce décor vertical tout en suggérant le mouvement, bien que personne ne soit dupe face à ce grotesque trompe-l’œil. Ce faisant, on ne peut que sourire devant les correspondances et les décalages de ces compositions, qui transforment n’importe quelle toile de fond en scène cocasse.  

Je photographie – Jeu photographique 

Être son propre modèle lui permet de parsemer chaque image d’une bonne dose d’autodérision, qualité indispensable pour contourner le sérieux si souvent attribué aux photographies. Car si le photographe ne se prend pas au sérieux, comment ses images pourraient l’être ?  Et si ses images ne pèchent pas par orgueil, c’est parce qu’il met à jour le jeu qu’elles contiennent. Il se retrouve tête en bas, pieds en l’air, fonce droit dans le mur pour mieux s’y fondre. Lorsque le regard s’arrête sur une de ses images, il comprend vite que quelque chose cloche. 

L’œuvre de Guillaume Martial ne se réduit pas à un simple je[u] : l’artiste s’adonne plutôt à des doubles-je[ux]. S’il manipule son corps et son personnage avec brio, il joue aussi avec le réel et détourne certaines valeurs généralement associées au medium photographique. Ce dernier ne coïncide plus exactement avec la réalité telle que nous la voyons de nos propres yeux, puisqu’à chaque fois l’artiste offre plusieurs degrés de lecture. Il s’agit un peu d’une partie au sein de ­laquelle le photographe et la photographie se renvoient – inlassablement – la balle.

En témoigne l’œuvre La raquette, à la perspective impraticable qui s’étale devant nous, prenant pour décor un fronton de pelote basque. Le joueur semble braver ici les lois de la gravité et, derrière des airs d’instants décisifs, l’image défie notre raison. Le photographe s’amuse, dégage des situations humoristiques ou insolites, dans lesquelles toute son anatomie est mise à profit, tandis que son visage se dérobe toujours à notre regard.

Guillaume Martial, La raquette, série Sportokino, 2016
Guillaume Martial, Le Chameau, série Animalocomotion, 2015

Mystère et boule de gomme

La construction de la scène reste un mystère et c’est sûrement de là que naît le plaisir de vaincre l’obstacle, mais un obstacle arbitraire, presque fictif, pour reprendre les mots de Roger Caillois. Si l’artiste joue avec le réel, c’est pour en dégager des aspects insolites qui prêtent à rire. Ses photographies ne sont pas des culs-de-sac, elles amènent plutôt le regardeur à déployer un scénario autour de l’image : à quoi ressemble la partie du corps qui est dissimulée ? Que se passe-t-il hors-champ ? Comment en est-il arrivé là ? Qu’est-ce qui l’a amené à plonger sa tête sous le papier peint ou à préparer son envol perché sur un piédestal de fortune ? Évidemment, il n’y a pas de réponses à ces interrogations qui surviennent naturellement. Toutefois, ce va-et-vient que fait l’esprit s’avère contenir tout l’intérêt de ces photographies : chercher des causes, des précisions à ces situations absurdes engendre tout un univers autour de l’image, qui est dès lors un point de départ et non une fin. Libre à nous d’y voir une folie passagère, une référence savante, ou un jeu d’enfant.

Guillaume Martial, Sans titre, série Ibiscube, 2017

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