Les Maudits (2/5) Verlaine – David

par Gabriel Maginier

La poésie est une affaire de rythme. De mots dans la phrase. C’est une partition qu’il faut déchiffrer. Elle a, ses codes son langage sa sonorité. Ses blanches ses noires. La syllabe donne le ton, fait sonner les phrases. Le rythme fait, un Style. Verlaine n’échappe pas à la règle, il la révolutionne. En douceur. Emprunte les mots pour leur musique. C’est un jeu courtois pour mauvais élèves. “De la musique avant toute chose.” (Art poétique). Chez Verlaine la Poésie est un art, celui de la légèreté. Il faut tendre l’oreille pour entendre le vers impair offrir de nouvelles sonorités. Ce bouleversement intime fera sa singularité : “Il faut aussi que tu n’ailles point / Choisir tes mots sans quelque méprise : / Rien de plus cher que la chanson grise / Où l’indécis au précis se joint” (Art poétique). Mots Sons Couleurs. Qui se transforment au creux de leur voisin. Un instant. Puis s’abandonne à un autre. Verlaine est un impressionniste, dont l’oeuvre est un soleil couchant. Ainsi, le poète juxtapose deux couleurs pour en révéler une troisième.

– Ma flamme…- Do, mi, sol, la si.
– L’abbé, ta noirceur se dévoile.
– Que je meure, Mesdames, si
Je ne vous décroche une étoile

Dans ce quatrain Verlaine compose, il associe “Ma flamme” avec “Ta noirceur”, la mort aux étoiles. Sa vie de Maudit est le récit de l’entre deux. Du clair-obscur. Un jeu sinon quoi ? Le vers doit se libérer. Verlaine désinvolte, donne à la futilité son sérieux. Le besoin impérieux de ce qui ne sert à rien. Ni ne marche. Ni ne fonctionne bien. “Tels ils marchaient dans les avoines folles, / Et la nuit seule entendit leurs paroles.” (Colloque sentimental). Il suffit d’écrire ces mots, d’entendre leur respiration pour comprendre qu’ils dessinent des formes. Un souffle. On peut trouver les vers de Verlaine un brin désuets. Peut-être. S’ils conservent une mélancolie romantique, la versification n’est plus régulière. Le poéte échappe avec douceur à la ligne académique. La main puissante d’Ingres se fait plus subtile. La facture est humide, elle appartient à Venise comme à Delft. Elle est ce grain de lumière des bords de Seine. Si le mot est une touche, le poème se dessine par la couleur. Le vers attend que la main esquisse ses contours imprécis, désormais le mot fait vibrer l’alexandrin du début à la fin. 

“Pas la Couleur, rien que la nuance !” (Art poétique). Si Rimbaud est un phare condamnant Pauvre Lélian à la malédiction, la révolution sensible se fera par la nuance.  Rimbaud quitte Londres pour rejoindre Verlaine dans la tourmente. Tandis qu’une dispute éclate entre eux, Verlaine tire sur Rimbaud d’un revolver acheté la matin. Il manque son coup. La mort est passée juste à côté, mettant fin à leur histoire passionnée, ponctuée d’écriture et de correspondances manuscrites. Une lettre à la main, Jacques-Louis David représente Marat assassiné dans son bain en 1793. Au delà de ces deux épisodes (témoignant d’un acte passionné et profondément romantique), David érige Marat en martyre de la Liberté, et fait de cette toile l’un des symboles des évolutions picturales. Si nous venons d’évoquer l’art de la nuance qui différencie Verlaine de ses contemporains, d’une manière comparable cette sensibilité s’exprime dans l’oeuvre de David et témoigne des préoccupations de son temps. Bien entendu, le chef-d’oeuvre pictural de David porte encore le sceau du néo-classicisme (dont Le Serment des Horaces, 1784, est l’un des plus célèbres exemples), progressivement la ligne ne va plus enfermer strictement la forme dans sa gangue. Le tableau se charge bientôt d’atmosphère, le passage d’une forme à une autre se faisant plus délicat. La main de l’artiste se libère du carcan traditionnel. Ce frémissement rappelle bien évidemment le cheminement de Verlaine en poésie. A ce titre, il est intéressant de constater la douce révolution que David mène en  peinture lorsqu’il réalise notamment le portait de son ami assassiné.

LES MAUDITS (2/5) VERLAINE - DAVID
La Mort de Marat (ou Marat assassiné), Jacques-Louis David, 1793

La thêatralisation évidente de la scène, à l’image des tableaux d’Histoire, donne à Marat un aspect christique. Par ailleurs, la position inclinée de la tête jusque dans le bras tombant, la main tenant encore la plume comme une flèche et touchant le sol, la carnation blanchâtre, semble évoquer la position du Christ dans La mise au tombeau du Caravage, peint en 1604. La nuance s’exprime également dans la moitié supérieure du tableau, marquée par le passage délicat des ténèbres à une lumière corpusculaire, vibrante. D’ailleurs, l’oeuvre de Verlaine ne pourrait-elle pas se résumer par la fragilité de sa tension dramatique, plutôt que dans les effusions impressionnistes auxquelles il fut souvent associé ?

PETITE MUSIQUE CRITIQUE
par Gabriel Maginier

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