Les Maudits (4/5) Mallarmé – Duchamp

Par Gabriel Maginier

La prose est dans le vers, repoussant plus loin encore les limites de la poésie, dans une lecture interrompue. Le mot devient forme serpentine et déambule sur la toile. Il n’en fallait pas plus à Tristan Tzara et Max Jacob pour faire de Corbière l’un des pères de la poésie moderne. André Breton dira de lui (dans son Anthologie de l’humour noir, publiée en 1940) : “Corbière doit être le premier en date à s’être laissé porter par la vague des mots qui, en dehors de toute direction consciente, expire chaque seconde à notre oreille et à laquelle le commun des hommes oppose la digue du sens immédiat.” Dans ses pas, Stéphane Mallarmé traduira cet “effort gigantesque” comme l’écrivait Verlaine dans Les Poètes Maudits, avec un poème devenu celébre : Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (1896). Dieu s’apprête à mourir et la poésie classique avec. Assurément Mallarmé exprimera ce désir d’Absolu à travers une poésie  “abstraite”. Dès lors, le mot n’est plus choisi pour son sens mais pour sa forme plastique, sa sonorité, son esthétique, lui donnant ainsi le droit d’exister librement sur la page. Son unique justication serait de ne pas en avoir : “The only and one way to say what Abstract Art or art-as-art is, is to say what it is not.” écrivait Ad Reinhardt en 1962. A l’instar du peintre américain, Mallarmé ne cherche plus à rendre visible ni même à offrir une compréhension matérielle du monde au spectateur. La poésie choisit de dialoguer avec elle-même. Autrement dit il n’y a rien à voir, que la poésie. “Le seul sujet de cent ans d’art moderne est cette conscience de l’art lui-même, de l’art préoccupé par ses propres processus et moyens, avec sa propre identité et distinction, un art concerné par sa propre déclaration unique, l’art conscient de sa propre évolution et histoire et destin, vers sa propre liberté, sa propre dignité, sa propre essence, sa propre raison, sa propre moralité et sa propre conscience. L’art n’a besoin d’aucune justification avec le « réalisme » ou le « naturalisme », le « régionalisme » ou le « nationalisme », « l’individualisme », le « socialisme » ou le « mysticisme », ou avec toute autre idée.” Ad Reinhardt encore. 

Comment choisir le mot dans ces conditions ? S’il ne s’adapte plus aux besoins de sens que lui commande la phrase, afin de répondre aux canons de Beauté poétique, il devient “Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie”, pour reprendre la formule du Comte de Lautréamont. Une inquiétude née au début du XX ème siècle face à l’immensité du champ des possibles. Que faire puisque tout est permis ? Le mot devient un jeu de hasard Surréaliste qui se trouve de nouvelles règles pour survivre, se réinvente, associant mots, formes, sons dissonants pour les faire dialoguer, se rencontrer, s’associer, se disputer… Les mots sortent de leur sens. Se donnent à voir sous un nouveau regard, débarrassés de leur besoin de signifier pour exister. Marcel Duchamp mettra peut-être en oeuvre les aspirations de Mallarmé. En 1946, il avoue lire Mallarmé depuis 1911 : “Je n’étais pas très, très littéraire à ce moment-là. Je lisais un peu, surtout Mallarmé. Il était un grand personnage. Voilà la direction que doit prendre l’art : l’expression intellectuelle,  plutôt que l’expression animale”. L’Anartiste suivra les pas du poète en utilisant une forme déjà existante, un Ready Made tel un mot, décontextualisé, auquel il rend sa liberté. Le retourne tel l’urinoir de Fountain pour le donner à voir sous un nouveau jour dans l’espace muséal, obligeant le spectateur à le considérer esthétiquement, débarrassé de sa fonction primaire. Comme le recueil nous oblige à considérer les jeux de mot(s) avec le plus grand sérieux, cette intervention pose une question simple : Qu’est-ce que la création ? L’Art est un jeu necessaire pour lutter contre le poid du monde, peut-être ? On entre ici, semble-t-il, dans le délicat problème de la valeur des mots (comme l’exprime Saussure) pris dans le réseau de tel texte spécifique, lu à tel moment par tel lecteur et dans tel contexte. Et il est bien connu que le processus créatif selon Duchamp ne fonctionne que si, sur le terrain de l’œuvre, l’artiste et le regardeur (ou, si l’on veut, l’écrivain et le lecteur) — sont de connivence, autrement dit qu’ils sont des  complices initiés.

Marcel Duchamp

“Au fond je considère l’époque contemporaine comme un interrègne pour le poète, qui n’a point à s’y mêler : elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire, pour qu’il y ait autre chose à faire qu’à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps à envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n’être point lapidé d’eux, s’ils le soupçonnaient de savoir qu’ils n’ont pas lieu.” Stéphane Mallarmé à Paul Verlaine (1885)

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